Il est des événements diplomatiques dont l’importance ne réside pas seulement dans le protocole, la qualité des personnalités présentes ou les discours prononcés. Certains moments méritent d’être observés autrement : par ce qu’ils révèlent de la vision qu’un État se fait de lui-même, de ses intérêts et de la place qu’il entend occuper dans le concert des nations.

La récente rencontre organisée à Conakry autour de la politique étrangère guinéenne mérite précisément cette lecture.

Pour Afrique Aujourd’hui, l’essentiel n’est donc pas de refaire le compte rendu d’une cérémonie déjà largement commentée. Il est plutôt de poser une question de fond : quelle diplomatie pour la Guinée dans un monde où les alliances se recomposent, où les intérêts économiques s’affirment et où l’Afrique cherche progressivement à parler davantage en son propre nom ?

LA DIPLOMATIE, FENÊTRE DE LA NATION SUR LE MONDE

Le ministère des Affaires étrangères est, en quelque sorte, la fenêtre institutionnelle par laquelle une nation regarde le monde et par laquelle le monde regarde cette nation.

La responsabilité de celui qui dirige ce département est donc considérable.

Depuis plusieurs années à la tête de la diplomatie guinéenne, Dr Morissanda Kouyaté s’est progressivement imposé dans l’exercice de cette fonction. Les responsabilités internationales façonnent les hommes : elles imposent la maîtrise des dossiers, la mesure dans la parole, la compréhension des rapports de force et la capacité de défendre une position nationale devant des interlocuteurs parfois porteurs d’intérêts divergents.

Dans les enceintes internationales comme dans les rencontres bilatérales et multilatérales, le ministre porte la parole de la République. Cette continuité lui a permis d’acquérir une expérience et une connaissance des mécanismes diplomatiques qui constituent aujourd’hui un capital institutionnel pour la Guinée.

Il convient de reconnaître le travail accompli.

Le Président de la République, Mamadi Doumbouya, en lui confiant cette lourde responsabilité et en maintenant sa confiance, a fait le choix de la continuité dans un domaine où les relations personnelles, la connaissance des dossiers et la crédibilité des interlocuteurs ont leur importance.

Afrique Aujourd’hui salue cette constance, ce professionnalisme et cette capacité à représenter la Guinée. Nous formulons le vœu que Dieu accompagne le ministre dans cette noble mission au service de la République, de ses intérêts et des Guinéens établis à l’étranger.

Mais au-delà des hommes, demeure l’essentiel : la politique étrangère d’une nation.

UNE DIPLOMATIE N’EXISTE QUE PAR L’INTÉRÊT NATIONAL

En relations internationales, l’amitié entre les États ne saurait suffire à définir une politique étrangère. Les États coopèrent d’abord parce qu’ils possèdent des intérêts à défendre, des complémentarités à construire et des risques à prévenir.

La Guinée doit donc pouvoir entretenir des relations fécondes avec ses partenaires traditionnels tout en développant de nouvelles coopérations avec les puissances émergentes, l’Asie, le monde arabe et, prioritairement, le continent africain.

Cette ouverture ne signifie ni alignement systématique ni rupture avec quiconque. Elle signifie autonomie stratégique.

Dans un environnement international profondément mouvant, la maturité diplomatique consiste précisément à pouvoir dialoguer avec tous sans devenir l’instrument de personne.

La meilleure alliance demeure alors celle qui protège l’intérêt national.

L’AFRIQUE DOIT D’ABORD CONSOLIDER SON VOISINAGE

La présence à Conakry du vice-président de la République de Sierra Leone, Dr Mohamed Juldeh Jalloh, possède, à cet égard, une dimension symbolique particulière.

La diplomatie africaine ne peut constamment regarder vers les capitales éloignées en oubliant les pays avec lesquels elle partage des frontières, des peuples, des marchés et parfois plusieurs siècles d’histoire commune.

La Guinée et la Sierra Leone appartiennent à un même espace géographique. Sécurité, circulation des personnes, commerce, infrastructures, énergie et développement des régions frontalières constituent autant de sujets sur lesquels la coopération diplomatique doit produire des résultats visibles.

Une politique étrangère ambitieuse commence donc également par le voisinage.

Car l’intégration africaine ne se proclame pas seulement dans les sommets : elle se construit aux frontières.

PASSER À UNE DIPLOMATIE DE RÉSULTATS

C’est probablement ici que se trouve le véritable défi.

La diplomatie du XXIe siècle ne peut plus se limiter aux représentations protocolaires, aux réceptions officielles, aux communiqués et aux rencontres internationales.

Une ambassade doit devenir également un instrument économique.

Elle doit rechercher les investisseurs sérieux, faciliter l’accès des entreprises nationales à de nouveaux marchés, favoriser les partenariats universitaires et technologiques, mobiliser les compétences de la diaspora et accompagner les ressortissants du pays.

Dès lors, de nouvelles questions doivent pouvoir être posées : que rapporte concrètement une représentation diplomatique à la Nation ? Combien d’investissements a-t-elle contribué à faciliter ? Combien de partenariats économiques ou universitaires a-t-elle suscités ? Combien d’opportunités a-t-elle identifiées pour les entreprises et la jeunesse guinéennes ? Quelle assistance apporte-t-elle aux Guinéens vivant dans sa juridiction ?

Ces questions ne diminuent nullement la noblesse de la diplomatie. Au contraire, elles la rapprochent de sa finalité : servir la Nation.

LES RESSOURCES NE SUFFISENT PAS : IL FAUT SAVOIR LES TRANSFORMER EN INFLUENCE

La Guinée dispose d’atouts considérables : sa position géographique, ses ressources naturelles, son potentiel énergétique, son ouverture maritime, sa jeunesse et son appartenance à plusieurs espaces de coopération.

Mais posséder des richesses ne suffit pas à devenir influent.

La puissance contemporaine réside aussi dans la capacité d’un État à transformer ses ressources en infrastructures, son économie en capacité de négociation, sa culture en rayonnement et sa position géographique en avantage stratégique.

C’est ici que diplomatie et développement se rejoignent.

Une politique étrangère efficace doit accompagner les grandes ambitions économiques nationales, rechercher les technologies nécessaires à leur réalisation et contribuer à la transformation locale des ressources.

La diplomatie devient alors non plus seulement un instrument de représentation, mais un instrument de développement.

DE LA DOCTRINE À L’ACTION

La volonté de donner davantage de cohérence à la politique étrangère guinéenne constitue une étape importante.

Mais aucun document stratégique, aussi ambitieux soit-il, ne transforme à lui seul un État.

Une doctrine diplomatique prend toute sa valeur lorsqu’elle traverse les changements de responsables, inspire les ambassades, guide les négociations internationales et produit des résultats mesurables.

Il faudra donc former davantage, évaluer, anticiper et donner aux représentations diplomatiques des objectifs clairement identifiables.

La diplomatie ne devrait pas seulement répondre aux événements internationaux. Elle doit apprendre à les anticiper.

C’est la différence entre être présent dans le monde et peser sur le monde.

LA GUINÉE DOIT D’ABORD CHOISIR LA GUINÉE

Dans la recomposition actuelle des rapports internationaux, les pays africains disposent d’une occasion historique de redéfinir leurs partenariats.

La Guinée peut dialoguer avec l’Europe, les États-Unis, la Chine, la Russie, les pays arabes, les puissances émergentes et l’ensemble de ses partenaires africains.

Mais elle doit le faire à partir d’un principe simple : la Guinée ne doit être contre personne ; elle doit être d’abord pour elle-même.

C’est cela, la souveraineté diplomatique.

L’avenir dira donc si la dynamique engagée permettra véritablement de faire évoluer la diplomatie guinéenne d’une logique de présence internationale vers une véritable capacité d’influence.

Car après les textes viennent les actes. Après les discours viennent les résultats. Et après la doctrine vient l’épreuve de l’Histoire.

Amine Michel
Président fondateur
Directeur de publication et Rédacteur en chef
AFRIQUE AUJOURD’HUI