Le dernier Conseil des ministres aura
donné une matière importante à la réflexion sur la conduite de l’État.
Mais répéter les orientations déjà connues et largement relayées ne saurait
constituer, à lui seul, un éditorial.
La véritable question est ailleurs : que
peut produire, dans la durée, une politique fondée sur la rigueur, le travail,
la maîtrise de la dépense publique, la préparation sérieuse des investissements
et la proximité avec les citoyens ?
C’est à partir de cette interrogation que
commence notre analyse.
Car gouverner ne consiste pas seulement à
décider. Gouverner, c’est prévoir, organiser, contrôler, corriger et rendre
compte. Et lorsqu’un État parvient à transformer ces principes en habitudes
administratives, il cesse progressivement de dépendre des seules volontés
individuelles : il construit des institutions.
MAMADI DOUMBOUYA, CHEF DE L’ÉTAT : LA RIGUEUR COMME
MÉTHODE
Le président de la République, Mamadi
Doumbouya, chef de l’État, semble vouloir installer cette exigence au cœur de
la conduite des affaires publiques : remettre le travail au centre de
l’administration, combattre l’inertie et la léthargie, surveiller les
investissements, exiger des projets suffisamment préparés, contrôler leur
exécution et rappeler à chaque responsable son obligation de rendre compte.
Les grandes nations ne se sont pas
construites dans l’improvisation. Elles ont bâti leur développement sur la
discipline collective, l’investissement productif, la continuité de l’État, la
formation du capital humain et la capacité des institutions à poursuivre des
objectifs clairement définis.
C’est sous cet angle qu’il faut apprécier
la démarche actuelle du chef de l’État.
Si cette exigence produit durablement une
administration plus efficace, des investissements mieux maîtrisés, des
infrastructures utiles et une amélioration tangible des conditions de vie,
l’Histoire retiendra nécessairement le passage d’un homme nommé Mamadi
Doumbouya.
Mais l’Histoire, elle, ne juge pas sur
les intentions. Elle juge sur les transformations qui leur survivent. Et c’est
précisément là que commence le véritable défi.
PASSER DE LA RIGUEUR PRÉSIDENTIELLE À LA RIGUEUR
INSTITUTIONNELLE
Un président peut donner l’impulsion. Il
ne peut cependant pas être derrière chaque ministre, chaque directeur, chaque
préfet, chaque chantier et chaque dépense.
La réussite véritable serait donc de
transformer progressivement la rigueur présidentielle en rigueur
institutionnelle.
Autrement dit, la discipline ne doit pas
fonctionner uniquement parce que le chef de l’État la réclame. Elle doit
devenir le fonctionnement normal de l’administration.
Un ministre devrait naturellement savoir
qu’un projet mal préparé ne doit pas être engagé. Un gestionnaire public
devrait considérer comme normal de justifier chaque dépense. Un responsable de
projet devrait savoir qu’un retard doit être expliqué. Un préfet devrait
considérer le dialogue avec la population comme faisant partie de sa mission
quotidienne.
C’est lorsque ces comportements
deviennent automatiques que l’État franchit une étape décisive dans sa
modernisation.
UN TABLEAU DE BORD NATIONAL POUR QUE LE CITOYEN PUISSE
JUGER
Afrique Aujourd’hui estime qu’une
nouvelle étape pourrait être franchie. Pourquoi ne pas mettre progressivement
en place un tableau national de suivi des grands projets publics ?
Pour chaque investissement majeur,
quelques informations essentielles pourraient être accessibles : coût initial,
financement mobilisé, calendrier, niveau d’exécution physique, niveau de
décaissement, emplois créés, difficultés rencontrées et date prévisionnelle
d’achèvement.
Une telle démarche ne fragiliserait pas
l’État. Au contraire, elle renforcerait sa crédibilité. Le citoyen pourrait
alors distinguer ce qui est annoncé de ce qui est réellement exécuté.
La transparence n’est pas l’adversaire de
l’autorité. Lorsqu’elle est organisée et responsable, elle peut en devenir l’un
des fondements.
ALLER VERS LE PEUPLE, MAIS POUR REVENIR AVEC DES SOLUTIONS
La recommandation faite aux membres du
Gouvernement d’aller davantage vers les préfectures, les sous-préfectures, les
communes et les populations mérite également d’être prolongée.
La démocratie est généralement comprise
comme le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. Mais la proximité
ne doit pas devenir une cérémonie.
Un déplacement ministériel n’a de
véritable utilité que s’il permet d’écouter, de constater, de décider puis de
revenir avec une réponse. Le ministre qui visite une région ne devrait pas
seulement demander : « Quels sont vos problèmes ? » Il devrait pouvoir,
quelques mois plus tard, répondre à une autre question : « Qu’avons-nous résolu
? »
Voilà la différence entre la présence et
l’action. Le citoyen n’attend pas uniquement que l’État l’écoute. Il attend que
l’État agisse.
DERRIÈRE CHAQUE CHIFFRE, IL Y A UNE VIE HUMAINE
Il faut également éviter que la recherche
de performance transforme l’action publique en une accumulation froide de
statistiques.
Une route n’est pas simplement cinquante
ou cent kilomètres de bitume. C’est l’agriculteur qui peut transporter sa
récolte jusqu’au marché. C’est une femme enceinte qui peut rejoindre plus
rapidement un centre de santé. C’est un enfant qui accède plus facilement à son
école. C’est un commerçant qui peut acheminer ses marchandises. C’est une
région qui cesse progressivement d’être isolée.
De même, l’électricité n’est pas
uniquement une capacité exprimée en mégawatts : c’est un atelier qui peut
produire, un étudiant qui peut travailler le soir, une entreprise qui peut
embaucher.
Le développement n’a de véritable
signification que lorsqu’il rencontre l’être humain. C’est pourquoi la
performance économique doit toujours être confrontée à une question simple :
qu’est-ce qui a concrètement changé dans la vie du citoyen ?
LA RIGUEUR NE SIGNIFIE PAS DÉPENSER MOINS : ELLE SIGNIFIE
DÉPENSER JUSTE
Il existe également une distinction
essentielle. Gérer avec parcimonie ne signifie pas fermer systématiquement les
robinets de la dépense publique.
Une économie réalisée sur une dépense
inutile est une bonne économie. Mais renoncer à une école indispensable, à un
hôpital nécessaire, à une infrastructure énergétique ou à une route
économiquement stratégique peut devenir une mauvaise économie.
La rigueur consiste donc à dépenser là où
la dépense produit de la valeur. Chaque franc public devrait pouvoir répondre à
une utilité économique, sociale ou stratégique identifiable.
C’est précisément pourquoi les études de
faisabilité, l’expertise technique et l’évaluation économique doivent précéder
les grandes décisions d’investissement.
CONSTRUIRE EST UNE CHOSE, ENTRETENIR EN EST UNE AUTRE
Il existe ensuite une question dont les
États africains devraient davantage se préoccuper : la maintenance. Nous savons
construire. Mais savons-nous suffisamment entretenir ?
Une route, un hôpital, une université,
une centrale électrique ou un équipement public commencent à vieillir dès leur
mise en service.
Il faudrait donc que chaque grand
investissement comporte, dès sa conception, son mécanisme de maintenance et son
coût prévisionnel sur plusieurs années.
Car construire sans entretenir revient
parfois à préparer la dépense de demain. Le patrimoine public doit être
considéré comme un capital national transmis d’une génération à l’autre.
LA CONTINUITÉ DE L’ÉTAT : LE TEST DES GRANDES RÉFORMES
Une autre exigence doit accompagner cette
nouvelle culture : la continuité.
Un bon projet ne devrait pas disparaître
parce qu’un ministre quitte son poste. Une politique publique utile ne devrait
pas être abandonnée simplement parce que celui qui l’avait initiée n’est plus
en fonction.
Les personnes passent. L’État demeure.
Les grandes nations ont précisément
construit leur puissance sur cette capacité à inscrire leurs politiques
essentielles dans le temps. La Guinée gagnerait donc à renforcer encore
davantage la mémoire institutionnelle, la planification pluriannuelle et la
continuité des projets structurants.
La meilleure réforme d’un chef d’État
n’est peut-être pas celle qui porte éternellement son nom. C’est celle qui
continue de fonctionner lorsqu’il n’est plus nécessaire qu’il intervienne
personnellement pour la faire respecter.
LA CULTURE DU RÉSULTAT SUPPOSE AUSSI LA RESPONSABILITÉ
Il faut enfin accepter une conséquence
logique de la rigueur : l’évaluation des responsables.
Tout responsable public peut rencontrer
des difficultés. Certains retards peuvent être justifiés. Des circonstances
économiques, techniques ou administratives peuvent modifier un calendrier.
Mais l’évaluation doit permettre de
distinguer l’obstacle véritable de la négligence. Celui qui réussit mérite
reconnaissance. Celui qui rencontre une difficulté objective doit pouvoir être
accompagné. Mais celui qui, par négligence répétée, immobilise les ressources
publiques et compromet les objectifs de l’État doit rendre compte.
Il ne s’agit pas d’administrer par la
peur. Une administration terrorisée n’innove plus. Il s’agit d’administrer par
la responsabilité.
L’HISTOIRE RETIENT CE QUI RESTE
C’est finalement ici que l’orientation
donnée par le président Mamadi Doumbouya prend toute sa dimension.
Le véritable enjeu ne sera pas seulement
de savoir combien d’instructions ont été données au Gouvernement. Il sera de
savoir ce qu’elles auront changé.
L’Histoire ne conserve pas tous les
communiqués des Conseils des ministres. Elle conserve les routes qui ont
désenclavé les régions. Elle conserve les écoles qui ont formé des générations.
Elle conserve les infrastructures qui ont transformé l’économie. Elle conserve
les institutions qui ont résisté au temps.
Et surtout, elle conserve la mémoire des
dirigeants qui ont réussi à transformer une volonté personnelle en culture
nationale de responsabilité.
La Guinée dispose aujourd’hui d’une
occasion importante : faire de la rigueur, du travail, de la proximité, de la
bonne utilisation des ressources et de l’obligation de résultats non pas les
mots d’une période politique, mais les habitudes durables de l’État.
Le président de la République a donné
l’impulsion. Le Gouvernement doit la traduire en résultats. L’administration
doit la transformer en méthode. Les institutions doivent l’inscrire dans la
durée. Et le peuple doit en être le bénéficiaire final — mais également le
juge.
Car au commencement comme à
l’aboutissement de toute politique publique demeure une seule raison d’être :
l’être humain.
Amine Michel
Directeur de publication et
Rédacteur en chef
AFRIQUE AUJOURD’HUI
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