Il est des images qui résument, à elles
seules, certaines contradictions de notre continent.
Celle d’une épouse de haut responsable,
de personnalité influente ou de grande fortune africaine prenant l’avion à
quelques semaines de son accouchement pour donner naissance à son enfant aux
États-Unis, en Europe ou ailleurs en est une.
Les motivations peuvent être diverses :
qualité des soins, sécurité médicale, situation familiale, recherche pour
l’enfant d’un statut, d’une nationalité ou de perspectives internationales
supplémentaires. Chacun demeure libre de ses choix familiaux.
Mais lorsqu’un tel phénomène devient
récurrent au sein des élites d’un pays, il mérite une réflexion collective.
Car pendant que certaines familles
peuvent choisir la maternité, le pays et même le continent où leurs enfants
naîtront, des millions de femmes africaines doivent accoucher dans les
structures disponibles chez elles : parfois modernes et performantes, mais trop
souvent encore confrontées au manque de personnel, d’équipements, de
médicaments, d’ambulances, voire aux difficultés d’approvisionnement en eau et
en électricité.
Ces femmes appartiennent pourtant à la
même nation. L’une peut choisir son système de santé. L’autre dépend
entièrement de celui que son pays a construit.
C’est là que commence notre
interrogation.
LE
PASSEPORT ÉTRANGER COMME ASSURANCE POUR DEMAIN
Il ne s’agit nullement de condamner la
double nationalité, la mobilité internationale ou le droit des familles à
rechercher les meilleures perspectives pour leurs enfants.
Le monde est ouvert. Les peuples
circulent, étudient, travaillent, investissent et fondent des familles au-delà
des frontières.
La question est plus profonde : comment
demander au citoyen de croire pleinement dans l’avenir national lorsque
certaines de ses élites organisent simultanément l’avenir de leurs propres
enfants ailleurs ?
Lorsqu’un responsable exerce le pouvoir
dans son pays, bénéficie de ses institutions et de ses ressources, mais place
durablement la santé, l’éducation, le patrimoine et l’avenir de sa famille sous
la protection de systèmes étrangers, une contradiction apparaît.
Le document étranger peut alors devenir,
symboliquement, une sorte de police d’assurance contre les incertitudes du pays
que l’on contribue pourtant à administrer.
Or une nation se construit difficilement
lorsque ceux qui disposent des principaux leviers de décision semblent
eux-mêmes douter de sa capacité à garantir l’avenir de leurs descendants.
SE
SOIGNER À PARIS, GENÈVE, RABAT OU DUBAÏ
La même interrogation se pose dans le
domaine de la santé.
Lorsqu’un haut responsable tombe
gravement malade, une évacuation sanitaire vers Paris, Genève, Rabat, Tunis,
Istanbul, Dubaï ou un autre grand centre médical international peut être
rapidement envisagée.
Soyons raisonnables : certaines
pathologies nécessitent des compétences ou des équipements très spécialisés.
Aucun pays au monde ne peut prétendre disposer immédiatement de toutes les
technologies médicales.
Le problème n’est donc pas l’évacuation
sanitaire exceptionnelle. Le problème apparaît lorsque l’exception devient
progressivement un système.
Lorsqu’un État dépense régulièrement des
sommes importantes pour envoyer ses responsables ou certaines catégories
privilégiées se faire soigner à l’étranger, alors qu’une partie importante de
sa population ne dispose pas des mêmes possibilités, la question médicale
devient aussi une question de gouvernance.
Billets d’avion, hospitalisations,
accompagnateurs, hébergements, frais médicaux et logistiques : additionnées sur
plusieurs années, ces dépenses représentent des ressources qui pourraient
également contribuer à renforcer durablement les capacités sanitaires
nationales.
Une question simple mérite alors d’être
posée : combien d’évacuations sanitaires faudrait-il financer avant d’atteindre
le coût d’un centre hospitalier de référence capable de traiter demain des
milliers de citoyens africains ?
MÊME
MALADIE, DEUX DESTINS
Imaginons deux citoyens souffrant de la
même pathologie.
Le premier est ministre, haut
fonctionnaire, dirigeant ou personnalité disposant de moyens importants. Son
diagnostic peut être suivi d’une évacuation vers un établissement
international.
Le second est enseignant, cultivateur,
chauffeur, artisan, journaliste, commerçant ou fonctionnaire ordinaire. Le
diagnostic peut être identique.
Mais il lui faudrait trouver un visa,
acheter un billet, payer l’hospitalisation, l’hébergement et parfois plusieurs
semaines de traitement.
La maladie est la même. Les possibilités
de survie peuvent être différentes.
Le véritable objectif du développement
sanitaire africain devrait donc être simple : faire en sorte que la survie d’un
citoyen ne dépende plus principalement de sa capacité financière à prendre un
avion.
L’AFRIQUE
POSSÈDE AUSSI LES COMPÉTENCES
Il faut également sortir d’une
explication trop facile : celle selon laquelle tout serait simplement dû à la
pauvreté.
L’Afrique dispose de ressources
naturelles considérables. Elle possède une population jeune, des médecins, des
ingénieurs, des chercheurs et des universitaires remarquables.
Des médecins africains dirigent des
services hospitaliers à Paris, Londres, Bruxelles, Montréal, Washington et
ailleurs. Des chercheurs africains travaillent dans certains des laboratoires
les plus performants du monde.
Voilà l’un de nos paradoxes : nous
contribuons parfois à former les compétences qui font fonctionner les systèmes
de santé vers lesquels nous évacuons ensuite nos propres responsables.
Le défi africain n’est donc pas seulement
financier. Il concerne également la continuité des politiques publiques, la
formation, la rémunération des spécialistes, la maintenance des équipements, la
recherche, la bonne gouvernance et la capacité à planifier au-delà d’un mandat
politique.
Acheter un scanner ne suffit pas s’il
tombe en panne quelques mois plus tard. Construire un hôpital ne suffit pas si
les spécialistes n’y restent pas. Élever les murs d’une université ne suffit
pas si la recherche, les laboratoires, les bibliothèques et les enseignants ne
suivent pas.
Le développement ne consiste pas
seulement à construire. Il consiste à faire fonctionner durablement ce que l’on
construit.
LA
RESPONSABILITÉ NE REPOSE PAS SEULEMENT SUR LES GOUVERNEMENTS
Il serait cependant injuste de placer
toute la responsabilité sur les seuls responsables politiques.
Les élites économiques africaines ont
également leur part.
Nos grands entrepreneurs, industriels,
financiers et grandes fortunes investissent légitimement dans l’immobilier, les
entreprises et les marchés internationaux.
Mais l’Afrique a également besoin que
davantage de capitaux africains participent à la construction de ses hôpitaux,
de ses universités, de ses laboratoires, de ses centres de recherche et de ses
industries pharmaceutiques.
Celui qui peut investir plusieurs
millions à Londres, Paris, New York ou Dubaï peut aussi considérer qu’une
partie de son patrimoine doit contribuer à créer de l’excellence chez lui.
Il ne s’agit pas d’opposer
l’investissement extérieur à l’investissement national. Il s’agit de comprendre
qu’aucun continent ne peut durablement construire sa prospérité si ses
capitaux, ses compétences et ses élites considèrent systématiquement l’extérieur
comme le lieu de sécurisation ultime de leur avenir.
CONSTRUIRE
UNE SOUVERAINETÉ SANITAIRE AFRICAINE
Tous les États africains ne peuvent pas
disposer demain matin de toutes les spécialités médicales.
Mais l’Afrique compte plusieurs centaines
de millions d’habitants et de nombreux ensembles régionaux. Pourquoi ne pas
développer davantage de grands pôles médicaux régionaux capables d’accueillir
les patients de plusieurs pays ?
Un État pourrait développer une expertise
régionale en cardiologie, un autre en cancérologie, un autre en neurochirurgie,
transplantation, néphrologie ou maternité à haut risque.
Les États pourraient mutualiser certains
investissements extrêmement coûteux, organiser la formation commune des
spécialistes et faciliter la circulation des patients.
L’intégration africaine ne doit pas
seulement concerner les sommets, les frontières, les monnaies et le commerce.
Elle doit aussi servir à sauver des vies.
Chaque État devrait également connaître
précisément le coût annuel de ses évacuations sanitaires financées sur fonds
publics et se demander quelle partie de ces ressources pourrait progressivement
être réinvestie dans son propre système de santé.
ET
NOS ÉCOLES ?
La même réflexion vaut pour l’éducation.
Lorsqu’une grande partie des enfants des
élites étudient exclusivement dans des établissements privés internationaux ou
à l’étranger, une distance peut progressivement s’installer avec l’école
publique.
Celui dont l’enfant ne fréquentera jamais
une école publique ressentira-t-il avec la même urgence l’absence
d’enseignants, de bibliothèques, de laboratoires, de tables-bancs ou
d’équipements numériques ?
Celui qui sait que son enfant poursuivra
nécessairement ses études à Paris, Londres, Montréal ou Washington
regardera-t-il l’université nationale avec la même exigence que la famille dont
tout l’avenir repose sur cette institution ?
Encore une fois, il ne s’agit pas
d’interdire d’étudier ailleurs. Il s’agit de faire en sorte que partir soit un
choix et non la condition nécessaire de la réussite.
LE
SERVICE PUBLIC NE DOIT PAS DEVENIR LE SERVICE DES PAUVRES
Voilà peut-être le danger le plus
profond.
L’hôpital public ne doit jamais devenir
l’hôpital de ceux qui n’ont pas les moyens de voyager.
L’école publique ne doit pas devenir
l’école de ceux qui ne peuvent pas envoyer leurs enfants ailleurs.
L’université nationale ne doit pas
devenir l’université de ceux qui n’ont pas obtenu de visa.
Car lorsqu’un service public devient
presque exclusivement celui des populations les moins favorisées, ceux qui
disposent du pouvoir économique et politique risquent progressivement de ne
plus subir personnellement les conséquences de sa dégradation.
La qualité du service public doit donc
redevenir une question de dignité nationale.
LE
PATRIOTISME APRÈS LE POUVOIR
Un ministre ne restera pas éternellement
ministre. Un président ne restera pas éternellement président. Un directeur
général, un parlementaire ou un haut fonctionnaire quittera un jour ses
fonctions.
Voilà pourquoi le véritable patriotisme
ne consiste pas seulement à aimer son pays lorsqu’on y exerce le pouvoir.
Il consiste à construire un pays dans
lequel on accepterait de vivre lorsque l’on n’exercera plus ce pouvoir.
Un responsable devrait pouvoir regarder
un hôpital national et se demander : « Si ma mère devait être hospitalisée ici
demain, serais-je rassuré ? »
Il devrait pouvoir regarder une école
publique et se demander : « Si mon propre enfant devait y étudier, serais-je
satisfait de son état ? »
Et regarder son pays en se demandant : «
Si demain je n’avais plus aucun privilège lié à ma fonction, voudrais-je
toujours vivre ici ? »
Ces trois questions pourraient parfois
valoir de longs discours sur le patriotisme.
UNE
QUESTION POUR L’HISTOIRE
Dans cinquante ans, nos descendants
regarderont notre époque et chercheront à comprendre.
Ils demanderont comment un continent
aussi riche en ressources humaines et naturelles pouvait exporter ses matières
premières, une partie de ses capitaux, certains de ses meilleurs cerveaux, ses
étudiants, ses malades et parfois même l’avenir de ses enfants, tout en
continuant à rechercher les chemins de son développement.
Notre génération devra pouvoir leur
répondre.
La souveraineté ne se proclame pas
seulement à la tribune.
Elle se construit dans une maternité où
une femme peut donner la vie dans la dignité.
Elle se construit dans un hôpital où la
qualité des soins ne dépend pas du rang social du malade.
Elle se construit dans une école où
l’enfant du responsable et celui du citoyen ordinaire peuvent recevoir une
éducation de qualité.
Elle se construit dans une université que
nos jeunes ne sont pas obligés de quitter pour espérer réussir.
Et elle se construit lorsque les
capitaux, les compétences et les responsabilités des Africains servent aussi à
bâtir l’Afrique.
Une nation commence véritablement à
devenir forte lorsque ses élites acceptent de partager le destin des
institutions qu’elles demandent au peuple de respecter.
Peut-être alors arrivera le jour où,
lorsqu’un responsable africain tombera malade, sa première question ne sera
plus : « Quel avion peut me conduire à l’étranger ? » mais simplement : « Dans
quel hôpital de mon pays vais-je être soigné ? »
Ce jour-là, quelque chose de fondamental
aura changé.
L’Afrique aura commencé à croire
suffisamment en elle-même pour construire chez elle ce qu’elle allait autrefois
chercher ailleurs.
Amine Michel
Président fondateur
Directeur de publication et Rédacteur en chef
AFRIQUE AUJOURD’HUI
Une plume pour le présent, une mémoire pour l’avenir.
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