Il existe des moments où le rôle d’un journal n’est pas seulement de rapporter les événements, mais de s’interroger sur ce qu’ils révèlent de notre société. Le débat qui entoure aujourd’hui certaines grandes réussites entrepreneuriales guinéennes nous place précisément devant cette responsabilité.

Le nom de Kerfalla Person Camara, dit KPC, fondateur du Groupe GUICOPRES, appartient désormais au paysage économique guinéen. Son parcours, la dimension prise par ses activités et la place qu’il occupe dans le monde des affaires suscitent naturellement commentaires, appréciations et critiques.

Rien d’anormal à cela.

Plus un acteur économique devient important, plus son activité intéresse la collectivité. La presse doit pouvoir l’interroger, l’administration doit pouvoir le contrôler, ses concurrents doivent pouvoir le contester et la justice doit pouvoir intervenir lorsque la loi l’exige.

Mais il existe une frontière.

La critique porte sur des faits. Le dénigrement s’attaque à une personne.

L’une contribue au débat public ; l’autre cherche à fabriquer une réputation.

C’est précisément cette frontière qu’Afrique Aujourd’hui souhaite examiner.

Et nous le faisons avec une liberté totale : nous ne connaissons pas personnellement KPC, nous ne l’avons jamais rencontré, nous ne fréquentons pas ses bureaux et nous n’avons reçu de lui aucune demande pour écrire ces lignes.

Nous ne lui devons donc rien.

Ni éloge. Ni silence. Ni complaisance.

Notre seule obligation est celle que nous devons à nos lecteurs : regarder les faits avec indépendance et poser les questions que commande l’intérêt général.

LA RÉUSSITE NATIONALE NE DEVRAIT PAS ÊTRE UNE ANOMALIE

L’Afrique entretient depuis longtemps une relation paradoxale avec la puissance économique.

Nous accueillons, à juste titre, les investisseurs venus d’Europe, d’Amérique, d’Asie ou du Moyen-Orient. Lorsqu’un grand groupe international s’installe dans un pays africain, l’événement est généralement présenté comme un signe d’attractivité économique.

C’est normal.

Aucun pays moderne ne peut se développer en refusant les capitaux, les technologies, les compétences et les partenariats internationaux.

Mais une question demeure : pourquoi éprouvons-nous parfois davantage de difficultés à accepter qu’un entrepreneur issu de notre propre société atteigne lui aussi une grande dimension ?

La question mérite d’être posée sans passion.

Car le véritable objectif d’une économie africaine ne peut pas être seulement d’attirer les champions économiques des autres. Il doit également être d’en faire naître sur son propre territoire.

La Guinée doit pouvoir compter demain de grandes entreprises guinéennes dans les infrastructures, l’industrie, l’agriculture, les mines, la technologie, la finance, les transports, l’immobilier ou l’énergie.

Dans cette perspective, KPC n’est pas seulement un homme à observer.

Il représente aussi une question économique : sommes-nous capables de laisser émerger nos propres entrepreneurs tout en leur imposant les mêmes exigences de transparence et de légalité qu’aux autres ?

C’est là que doit se situer le débat.

NI INTOUCHABLE, NI COUPABLE PAR PRINCIPE

Il serait intellectuellement malhonnête de présenter un entrepreneur, quel qu’il soit, comme irréprochable simplement parce qu’il est guinéen.

KPC est un homme.

Comme tout chef d’entreprise, il peut prendre une bonne décision aujourd’hui et une mauvaise demain. Il peut réussir certaines opérations et en manquer d’autres. Des critiques peuvent être légitimes. Des interrogations peuvent mériter des réponses.

Et lorsqu’une irrégularité est établie, elle doit être traitée conformément à la loi.

Le patriotisme économique ne signifie jamais l’impunité.

Mais l’État de droit impose une exigence symétrique : on ne condamne pas davantage un citoyen sur la base d’une rumeur, d’une hostilité personnelle ou simplement parce que sa réussite dérange.

La présomption d’innocence ne disparaît pas avec la fortune.

La réputation d’un homme ne doit pas devenir une propriété collective que chacun pourrait détruire à sa convenance.

Lorsqu’on accuse, il faut pouvoir démontrer. Lorsqu’on affirme, il faut pouvoir documenter. Lorsqu’on enquête, il faut confronter les versions.

C’est également cela, la responsabilité journalistique.

Afrique Aujourd’hui ne défendra jamais une faute établie. Mais notre journal ne considérera jamais non plus une accusation comme une preuve simplement parce qu’elle circule beaucoup.

À LA RÉUSSITE, RÉPONDONS PAR LA CONCURRENCE

Le monde économique possède pourtant un mécanisme remarquable pour répondre à celui que l’on considère trop puissant : la concurrence.

Vous estimez qu’un entrepreneur occupe une place importante ? Faites mieux.

Vous considérez son entreprise trop performante ? Construisez une entreprise plus performante.

Vous pensez pouvoir proposer de meilleurs services ? Proposez-les.

Vous avez une meilleure vision ? Transformez-la en projet.

Voilà comment fonctionnent les économies qui progressent.

La compétition économique ne consiste pas à attendre que celui qui est devant recule. Elle consiste à travailler suffisamment pour le dépasser.

C’est cette culture que nous devons installer davantage dans nos sociétés.

Car faire disparaître une réussite ne fabrique pas une nouvelle réussite.

La jalousie ne construit aucune route. Elle ne crée aucune usine. Elle ne forme aucun ingénieur. Elle ne verse aucun salaire.

L’énergie consacrée à affaiblir celui qui avance serait souvent beaucoup plus utile si elle servait à construire une entreprise concurrente.

La Guinée ne doit donc pas chercher à savoir comment avoir moins de grands entrepreneurs. Elle doit se demander comment en avoir davantage.

LA GUINÉE N’A PAS BESOIN D’UN SEUL KPC

C’est probablement ici que se trouve le véritable enjeu.

Une économie de plusieurs millions d’habitants ne peut reposer sur quelques grands noms.

La Guinée a besoin d’une génération entière d’entrepreneurs.

Elle a besoin de femmes et d’hommes capables de partir d’une PME et d’en faire un groupe régional ; de transformer les matières premières ; de financer l’innovation ; de créer des milliers d’emplois ; de conquérir les marchés de la CEDEAO, puis ceux du continent et du monde.

La Guinée n’a pas besoin d’un seul KPC. Elle en a besoin de cent.

Non pas cent copies du même homme.

Mais cent entrepreneurs de grande envergure, différents, concurrents, innovants et capables de faire circuler davantage de capital dans l’économie nationale.

Cette ambition change complètement la manière d’observer la réussite.

Au lieu de demander : « Pourquoi lui ? »

Une société ambitieuse demande : « Pourquoi pas moi aussi ? »

Et surtout : « Comment faire émerger les suivants ? »

LE CAPITAL NATIONAL EST AUSSI UNE FORME DE SOUVERAINETÉ

Cette réflexion ne doit surtout pas être interprétée comme une opposition à l’investissement étranger.

La Guinée en a besoin. L’Afrique en a besoin.

Les investisseurs internationaux apportent des capitaux, des marchés, des technologies, des méthodes de gestion et des compétences dont nos économies peuvent tirer profit.

Mais un pays qui veut maîtriser son avenir ne peut pas dépendre exclusivement du capital venu d’ailleurs.

Il doit simultanément construire son propre capital.

Lorsqu’une entreprise nationale investit durablement, elle contribue à créer un patrimoine économique ancré dans le pays : infrastructures, savoir-faire, emplois, sous-traitance, compétences professionnelles, recettes fiscales lorsque les obligations sont respectées, et capacité future d’investissement.

C’est pourquoi l’émergence d’entrepreneurs nationaux solides n’est pas seulement une question de fortune individuelle.

C’est une question de souveraineté économique.

Les grandes économies mondiales disposent de leurs industriels, de leurs banques, de leurs groupes technologiques, de leurs entreprises de construction et de leurs multinationales.

Pourquoi l’Afrique devrait-elle se satisfaire d’être uniquement le marché des champions économiques fabriqués ailleurs ?

Elle doit continuer à accueillir les autres. Mais elle doit aussi produire les siens.

NE PAS DEVENIR SPECTATEURS CHEZ NOUS

L’histoire économique et foncière de plusieurs pays africains nous rappelle combien la maîtrise du patrimoine national peut devenir une question sensible lorsqu'elle n'a pas été pensée sur plusieurs générations.

Le Zimbabwe en offre une illustration historique complexe, profondément marquée par la colonisation et les inégalités foncières. Il serait incorrect d’en transposer mécaniquement l’histoire à la Guinée.

Mais une leçon générale peut néanmoins être retenue : un peuple doit conserver la capacité d’être acteur de son propre développement.

La question n’est donc pas de choisir entre l’entrepreneur guinéen et l’investisseur étranger.

Ce serait une erreur.

Il faut les deux.

La véritable ambition consiste à faire en sorte que, demain, lorsqu’un grand projet africain sera lancé, des entreprises guinéennes puissent se présenter face aux groupes européens, chinois, américains, indiens ou autres avec des capacités techniques et financières comparables.

Voilà l’objectif.

Non pas fermer nos frontières économiques. Mais faire grandir ceux qui pourront un jour les franchir dans l’autre sens.

LA PRESSE AUSSI DOIT CHOISIR SA RESPONSABILITÉ

Cet éditorial serait incomplet si nous ne parlions pas de notre propre profession.

La presse possède un pouvoir considérable : celui de révéler.

Mais révéler impose de vérifier.

Lorsqu’un média dispose de faits sérieux concernant un entrepreneur, un ministre, un fonctionnaire ou n’importe quel citoyen, il doit pouvoir enquêter librement.

Personne ne doit intimider la presse.

Mais la liberté journalistique entraîne une responsabilité équivalente : nous devons être capables de distinguer l’information du soupçon et le soupçon de l’accusation.

Une réputation construite pendant plusieurs décennies peut être gravement atteinte par quelques lignes.

Cela impose de la rigueur.

Aujourd’hui nous écrivons sur KPC. Demain, nous pourrons écrire sur quelqu’un d’autre. Et après-demain, peut-être sur KPC lui-même pour un tout autre sujet.

Notre règle doit rester identique : les faits d’abord ; l’analyse ensuite ; le jugement seulement lorsque les éléments permettent de le soutenir.

C’est cette discipline qui distingue le journalisme de la rumeur.

CE QUE LE CAS KPC NOUS OBLIGE À REGARDER

Au fond, le sujet de cet éditorial n’est peut-être même plus Kerfalla Person Camara.

Il est devenu plus large.

Il concerne notre capacité collective à accepter qu’un compatriote puisse réussir sans que cette réussite soit automatiquement considérée comme une provocation.

Il concerne également notre capacité à critiquer cette réussite lorsqu’il le faut sans tomber dans la destruction personnelle.

Une démocratie économique mature doit pouvoir faire les deux.

Encourager sans idolâtrer. Contrôler sans persécuter. Critiquer sans calomnier. Réussir sans devenir intouchable.

Voilà l’équilibre.

KPC n’a pas besoin que tout le monde l’aime. Aucun entrepreneur n’en a besoin.

Il a besoin, comme n’importe quel citoyen, d’un environnement dans lequel ses droits sont respectés, ses obligations exigées et ses actes jugés sur des faits.

Ses concurrents, eux, ont besoin d’un environnement où ils peuvent rivaliser loyalement avec lui.

Et la Guinée a besoin que cette compétition produise davantage d’entreprises, davantage d’emplois et davantage de richesse.

LA RÉUSSITE D’UN HOMME NE DOIT PAS DEVENIR L’ÉCHEC DES AUTRES

Nous arrivons alors à l’essentiel.

Si un jour KPC, ou n’importe quel autre entrepreneur, viole la loi et que les faits sont établis, que la loi s’applique.

Sans faveur. Sans protection particulière. Mais également sans règlement de comptes.

En revanche, si le seul reproche adressé à un entrepreneur est d’avoir réussi au point de déranger, alors le problème dépasse largement sa personne.

Car une société qui finit par considérer la réussite comme une faute prend le risque de décourager précisément ceux dont elle aura besoin demain.

Le jeune Guinéen qui commence aujourd’hui avec presque rien doit pouvoir regarder les grands entrepreneurs de son pays et se dire : « Moi aussi, je peux construire quelque chose de plus grand encore. » Voilà le réflexe qu’il faut transmettre.

Pas celui qui consiste à attendre la chute de celui qui se trouve devant. Mais celui qui consiste à préparer son propre dépassement.

Afrique Aujourd’hui ne demande donc aucun privilège pour KPC.

Nous demandons quelque chose de beaucoup plus important pour la Guinée : le droit de réussir, le devoir de respecter la loi et l’obligation collective de juger chacun sur ses actes plutôt que sur les passions que provoque sa réussite.

C’est à cette condition que nous construirons une économie véritablement nationale.

Une économie ouverte au monde, mais qui ne renonce pas à ses propres champions.

Une économie où l’investisseur étranger sera un partenaire et non le seul propriétaire de la puissance économique.

Une économie où celui qui réussit donnera envie aux autres de faire mieux plutôt que de souhaiter qu’il fasse moins.

Car la grandeur d’un pays ne se mesure pas au nombre de ceux qu’il a réussi à faire descendre.

Elle se mesure au nombre de ceux qu’il a été capable de faire monter.

Et si la Guinée veut demain compter parmi les grandes économies africaines, elle devra apprendre une chose essentielle : ne pas combattre la réussite, mais la multiplier.

Amine Michel

Directeur de publication — Rédacteur en chef

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