Mali - Burkina Faso - Niger : l'Histoire ne jugera pas seulement la rupture avec l'ordre ancien, mais ce que ces trois États auront été capables de bâtir à sa place.

ÉDITORIAL — 28 août 2026

 

« Il existe, dans l'histoire des nations, des moments où dire "non" constitue déjà un événement. Mais il arrive toujours un moment plus difficile : celui où il ne suffit plus de dire non. Il faut construire. »

 

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont aujourd'hui confrontés à cette deuxième étape. Leur rapprochement au sein de l'Alliance des États du Sahel, puis l'approfondissement de leur construction confédérale, ont profondément modifié les équilibres politiques de l'Afrique de l'Ouest.

Bamako, Ouagadougou et Niamey ont choisi la rupture : avec certaines méthodes anciennes, avec une partie des mécanismes traditionnels de coopération régionale, avec certains partenaires étrangers et, surtout, avec une conception de la souveraineté africaine qu'ils estiment trop longtemps dépendante de décisions prises ailleurs.

On peut approuver cette orientation, la contester ou s'interroger sur ses conséquences. Mais une réalité demeure : quelque chose d'important s'est produit au Sahel et l'Afrique ne peut pas faire semblant de ne pas le voir.

DE L'INDÉPENDANCE À LA SOUVERAINETÉ RÉELLE

 

Il faut replacer cette expérience dans le temps long de l'histoire africaine. Plus de six décennies après les indépendances, une question demeure : l'indépendance juridique de nos États a-t-elle toujours produit une véritable souveraineté économique, monétaire, militaire, industrielle et technologique ?

 

Posséder un drapeau, un hymne, un gouvernement et un siège aux Nations Unies constitue l'indépendance politique. La souveraineté véritable va plus loin : elle suppose la capacité de nourrir sa population, défendre son territoire, produire, transformer ses ressources, former ses ingénieurs, soigner ses citoyens et financer ses infrastructures.

La souveraineté n'est pas seulement la capacité de demander le départ d'une puissance étrangère. Elle n'est pas uniquement un discours prononcé devant une foule enthousiaste. La véritable souveraineté commence lorsque l'État devient capable d'assumer lui-même les responsabilités qu'il reprochait hier aux autres d'exercer à sa place.

« On peut proclamer la souveraineté en une journée. Il faut parfois une génération pour construire les institutions capables de la rendre irréversible. »

DE LA SOUVERAINETÉ POLITIQUE À LA PUISSANCE ÉCONOMIQUE

 

Les trois pays disposent de ressources naturelles importantes et de potentiels économiques considérables. Mais cette réalité nous ramène à l'un des plus vieux paradoxes africains : comment expliquer qu'un continent riche en matières premières continue d'en exporter une part considérable avant transformation, pour importer ensuite des produits manufacturés à prix élevé ?

 

Nous exportons trop souvent la matière première et importons la valeur ajoutée. L'AES dispose donc d'une occasion historique : démontrer qu'une autre organisation économique est possible.

La véritable révolution africaine pourrait commencer ici : transformer davantage les ressources avant leur exportation, créer des chaînes régionales de valeur, développer l'agro-industrie, investir dans l'énergie, former massivement les techniciens et ingénieurs, et mutualiser certains investissements.

Une confédération devient réellement puissante lorsque la proximité politique se transforme en puissance économique.

L'AES doit désormais regarder au-delà de la seule coopération sécuritaire. Pourquoi ne pas penser progressivement un grand espace économique intégré : corridors routiers et ferroviaires, stratégie énergétique commune, infrastructures numériques partagées, politique agricole coordonnée et centres universitaires d'excellence ?

Une institution commune de financement du développement pourrait accompagner les grands projets structurants. Car la souveraineté coûte cher : routes, barrages, universités, armées modernes et industrialisation exigent des moyens considérables. D'où cette question : qui financera la souveraineté de l'AES ?

Rompre avec une dépendance historique pour tomber demain dans une nouvelle dépendance ne constituerait pas une révolution. Ce serait simplement un changement de partenaire.

L'AES devra donc diversifier ses alliances et conserver suffisamment d'autonomie pour que personne ne devienne indispensable. La souveraineté ne consiste pas à ne plus avoir de partenaires ; elle consiste à pouvoir les choisir.

À mesure que l'intégration progressera, la question monétaire et financière se posera nécessairement : quelle architecture financière ? Quelle place pour une banque commune d'investissement ? Comment mobiliser l'épargne intérieure, attirer des capitaux sans abandonner les secteurs stratégiques et financer l'industrialisation ?

Ces questions sont moins spectaculaires que les grands discours politiques. Pourtant, c'est souvent dans les banques centrales, les budgets, les administrations fiscales et les politiques industrielles que se décide la véritable indépendance d'une nation.

UNE SOUVERAINETÉ QUI NE DOIT DEVENIR NI DÉPENDANCE NI ISOLEMENT

 

Une réalité géographique demeure incontournable : le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont enclavés. Le commerce international exige des corridors ; les marchandises doivent circuler et les entreprises doivent exporter.

 

L'AES aura donc besoin de ses voisins, comme ses voisins auront intérêt à commercer avec elle. La souveraineté ne doit jamais signifier l'isolement. L'Afrique possède déjà suffisamment de frontières. N'en construisons pas davantage dans les esprits.

SÉCURITÉ, INSTITUTIONS ET PÉRENNITÉ DE L'AES

 

On ne peut parler de développement sans évoquer la sécurité. Depuis des années, des populations du Sahel vivent sous la menace des groupes armés. Des militaires et des civils meurent, des familles sont déplacées, des villages sont abandonnés, des écoles ferment et des activités économiques disparaissent.

 

La reconquête territoriale est donc fondamentale. Mais une victoire durable se mesure aussi au retour de l'administration, de l'école, du dispensaire, du juge, du marché et de l'agriculteur dans son champ. Un territoire n'est réellement reconquis que lorsque la population peut recommencer à y vivre normalement.

Le général Assimi Goïta au Mali, le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso et le général Abdourahamane Tiani au Niger incarnent aujourd'hui une séquence historique particulière. Mais aucun projet politique sérieux ne peut dépendre éternellement de trois hommes.

Les hommes passent. Les institutions doivent rester. Le véritable succès de l'AES sera atteint lorsque son existence reposera sur des traités, des institutions, des projets communs et une appropriation populaire capables de survivre à ses dirigeants actuels.

LA JEUNESSE ET LE JUGEMENT DE L'HISTOIRE

 

La jeunesse sahélienne n'a pas seulement besoin d'entendre parler de souveraineté. Elle veut travailler, entreprendre, étudier, inventer, voyager, créer des entreprises et vivre dignement sans considérer l'exil comme l'unique possibilité d'avenir.

 

« La véritable révolution africaine sera accomplie lorsque notre jeunesse pourra regarder son propre pays et se dire : "Mon avenir peut commencer ici." »

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont ouvert une porte. Personne ne peut aujourd'hui affirmer avec certitude ce qui se trouve derrière : une nouvelle architecture régionale, une confédération appelée à devenir une puissance économique, une expérience politique qui rencontrera ses limites, ou le laboratoire d'une nouvelle conception de la souveraineté africaine.

Il serait intellectuellement malhonnête de transformer dès aujourd'hui l'AES soit en miracle, soit en catastrophe. Observons. Comparons. Mesurons. Questionnons. Et surtout, exigeons des résultats.

L'AES a démontré sa capacité à rompre. Elle doit maintenant démontrer sa capacité à construire. Lorsque les passions politiques seront retombées, l'Histoire ne demandera probablement pas : « Contre qui l'AES s'était-elle dressée ? » Elle posera une question infiniment plus sévère :

QU'AVEZ-VOUS CONSTRUIT APRÈS AVOIR DÉCIDÉ D'ÊTRE SOUVERAINS ?

 

C'est à cette question que se jouera peut-être le destin de l'Alliance des États du Sahel et, au-delà d'elle, une partie de la crédibilité du grand rêve africain d'émancipation.

 

 

NOTE SPÉCIALE DE LA RÉDACTION — À MES CHERS LECTEURS ET AMIS

LE MARIAGE : CETTE ÉTRANGE « GUERRE » OÙ L'ON DORT AVEC SON « ENNEMI » !

Mes chers lecteurs et amis,

Après toutes ces considérations sur l'AES, les rapports de force, la souveraineté, les alliances et la diplomatie, permettez-moi de terminer par quelque chose de beaucoup plus humain.

Il existe une « guerre » très particulière que les académies militaires n'enseignent pas, que les spécialistes de géopolitique analysent rarement et pour laquelle aucun manuel de stratégie n'a encore trouvé de doctrine universelle : le mariage !

Attention : lorsque je parle ici d'« ennemi », que personne ne s'y trompe. C'est évidemment l'ironie affectueuse d'un mari écrivant à une heure avancée de la nuit ! Car le mariage est probablement l'unique « guerre » où votre prétendu « ennemi » dort avec vous dans le même lit.

Il connaît vos heures de sommeil et de réveil. Il connaît vos habitudes. Il connaît vos qualités, mais surtout ces petits défauts que vous réussissez merveilleusement à cacher au reste du monde. Il sait quand vous êtes heureux, quand vous êtes préoccupé, connaît vos silences et reconnaît parfois votre humeur simplement à votre manière de fermer une porte.

Dans une véritable guerre, les États dépensent des fortunes pour infiltrer le camp adverse. Dans le mariage, aucun budget d'espionnage n'est nécessaire : les renseignements sont disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, directement à domicile !

Et voici le plus extraordinaire. Ce fameux « ennemi » partage votre maison, votre table, connaît votre famille, vos amis, votre emploi du temps, ce que vous aimez manger et parfois même l'endroit où vous avez posé cet objet que vous cherchez depuis vingt minutes !

Et malgré toutes ces informations stratégiques entre ses mains, vous continuez tranquillement à dormir à ses côtés. Quelle autre alliance militaire au monde pourrait supporter un tel niveau de renseignement mutuel ?

Cette nuit précisément, vers une heure du matin, je me suis levé. J'ai allumé mon ordinateur et je me suis installé tranquillement pour rédiger cet éditorial.

Mali. Burkina Faso. Niger. AES. Souveraineté. Sécurité. Économie. Diplomatie. Tout allait parfaitement bien.

Puis mon épouse quitte la chambre et me rejoint au salon. Une petite question. Une seule petite question ! Je ne m'y attendais absolument pas.

Et soudain, le climat change. Le ton monte. Les arguments arrivent. La diplomatie commence à battre en retraite. Le Conseil de sécurité familial n'a même pas le temps de se réunir. Aucun médiateur n'est disponible à cette heure-là.

Et me voilà devant mon ordinateur à essayer de comprendre comment une analyse consacrée aux trois pays de l'AES vient brusquement d'ouvrir... un quatrième front dans mon propre salon !

J'avoue que la géopolitique internationale me paraît parfois beaucoup plus facile à comprendre que certaines géopolitiques conjugales.

On peut étudier pendant des années les relations internationales, connaître les mécanismes de médiation, parler de négociation, de prévention des conflits et de règlement pacifique des différends. Mais lorsqu'une petite question conjugale arrive à une heure du matin, toutes les grandes théories peuvent soudainement demander quelques minutes de réflexion !

Heureusement, cette « guerre » possède une particularité fondamentale. L'objectif n'est pas de détruire l'adversaire, parce qu'il n'y a précisément aucun véritable ennemi.

Il y a deux personnes. Deux caractères. Deux histoires. Deux sensibilités. Deux manières parfois différentes de comprendre la même phrase. Et une vie qu'elles ont décidé, malgré les désaccords, de construire ensemble.

Voilà pourquoi, dans le mariage, il existe une règle que toutes les grandes puissances devraient peut-être étudier : on peut gagner une discussion et perdre la paix.

Et comme cette nuit continue, je ne sais toujours pas si le communiqué officiel annonçant le cessez-le-feu sera publié avant le lever du jour !

Mon ordinateur, lui, a choisi une position extrêmement prudente : neutralité absolue. Il a tout entendu. Il n'a condamné personne. Il n'a imposé aucune sanction. Et surtout, contrairement à son propriétaire, il a eu l'intelligence de ne répondre à aucune provocation !

Peut-être qu'au réveil, quelques mots, un sourire ou une tasse de café suffiront.

Parce qu'après tout, certaines crises internationales nécessitent des mois de négociations, plusieurs chefs d'État, des médiateurs et des résolutions.

Dans un mariage, quelques secondes de tendresse peuvent parfois accomplir ce que toutes les Nations Unies du monde seraient incapables de négocier.

Alors, mes chers lecteurs et amis, après avoir consacré cette nuit à réfléchir à la souveraineté des États, je découvre finalement une autre forme de souveraineté beaucoup plus difficile à exercer : celle qui consiste parfois à savoir se taire au bon moment !

La souveraineté des États exige de la stratégie. La paix entre les nations exige de la diplomatie. Mais la paix dans un mariage exige parfois la stratégie, la diplomatie... et surtout beaucoup d'amour et d'humour.

Car dans cette étrange et merveilleuse bataille qu'est la vie à deux, la plus belle victoire demeure celle où personne n'est vaincu.

Bonne fin de nuit à toutes et à tous.

Amine Michel

Président fondateur et Directeur de rédaction

AFRIQUE AUJOURD'HUI

28 août 2026

 

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