Il est des mots qui décrivent. D’autres
qui expliquent. Et certains qui, à force de vouloir résumer une histoire,
finissent par enfermer un homme dans un passé que le temps, les institutions et
les événements ont pourtant fait évoluer.
C’est précisément le problème que soulève
l’emploi par France 24 du qualificatif de « putschiste » pour désigner le
président de la République de Guinée, Mamadi Doumbouya, alors qu’il effectuait
une visite officielle en Côte d’Ivoire.
Notre propos n’est pas de réécrire
l’histoire. Le 5 septembre 2021 existe. Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir
à la suite du renversement du président Alpha Condé. Pendant plusieurs années,
les médias guinéens, africains et internationaux ont raconté cet événement,
l’ont analysé, commenté et critiqué. Ils étaient dans leur rôle.
Mais l’histoire ne s’arrête pas au jour
où elle commence.
Depuis 2021, cinq années se sont
écoulées. La Guinée a connu une transition, adopté une nouvelle Constitution,
organisé une élection présidentielle et retrouvé l’ordre constitutionnel.
Mamadi Doumbouya a été élu président de la République et investi dans ses
fonctions. L’Union africaine elle-même a officiellement constaté le retour de
la Guinée à l’ordre constitutionnel.
Voilà également des faits.
Et le journalisme, lorsqu’il entend
éclairer le présent, ne saurait retenir de l’histoire uniquement l’événement
qui nourrit une qualification en négligeant ceux qui lui ont succédé.
2021
appartient à l’histoire ; nous sommes en 2026
C’est là que réside notre désaccord avec
France 24.
Dire, dans une analyse historique, que
Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir le 5 septembre 2021 à la suite d’un coup
d’État relève du rappel factuel.
Mais le présenter, cinq années plus tard,
dans le cadre d’une visite officielle auprès du président Alassane Ouattara,
sous l’étiquette de « président putschiste », constitue un choix éditorial
d’une autre nature.
Que se passait-il précisément en Côte
d’Ivoire ?
Le président de la République de Guinée
était reçu par le président de la République de Côte d’Ivoire. Deux chefs
d’État se rencontraient. Deux pays voisins dialoguaient. Deux États souverains
entretenaient leurs relations diplomatiques.
Dans ce contexte, la formulation la plus
naturelle était également la plus simple :
« Le président
de la République de Guinée, Mamadi Doumbouya, en visite officielle en Côte
d’Ivoire. »
Pourquoi fallait-il alors ajouter «
putschiste » ? Que nous apprend ce qualificatif sur l’objet de la visite ? En
quoi permet-il de mieux comprendre les relations entre Conakry et Abidjan ?
Quelle information indispensable apporte-t-il au téléspectateur sur la
rencontre entre les deux chefs d’État ?
Ce sont des questions légitimes.
Quand
un mot cesse d’éclairer
France 24 demeure libre de rappeler le
passé du président guinéen. Personne ne devrait lui contester ce droit.
Mais la liberté journalistique n’abolit
pas la responsabilité éditoriale.
Lorsqu’un événement vieux de plusieurs
années devient une étiquette accolée à un homme malgré l’évolution
constitutionnelle et institutionnelle intervenue depuis, on ne se contente plus
de rappeler l’histoire : on choisit de regarder le présent exclusivement à
travers le prisme du passé.
Et ce choix produit un effet. Il fige un
homme dans un moment de son parcours. Il relègue au second plan les
transformations intervenues depuis. Il peut enfin donner à une information
diplomatique une tonalité dépréciative qui n’était pas indispensable à sa
compréhension.
Nous ne prétendons pas connaître les
intentions de la rédaction de France 24. Ce serait intellectuellement
imprudent. Nous avons cependant le droit d’interroger ses mots.
S’agit-il encore
de contextualiser lorsque le contexte lui-même a profondément changé ?
C’est là toute la question.
Le
respect d’un chef d’État est aussi celui de l’institution qu’il représente
Il faut aller plus loin.
Un chef d’État en déplacement officiel ne
représente pas seulement sa personne. Il représente un pays, ses institutions
et, au-delà, une communauté nationale.
La critique de Mamadi Doumbouya est
parfaitement légitime. Mais la fonction présidentielle qu’il exerce appartient
à la République de Guinée.
C’est pourquoi le choix des mots revêt
ici une importance particulière.
Lorsque le président guinéen est
officiellement reçu par son homologue ivoirien, le respect institutionnel ne
constitue ni une faveur personnelle ni une complaisance politique. Il relève
des usages ordinaires entre États souverains.
Cette exigence ne doit pas davantage être
confondue avec une volonté de soustraire les dirigeants africains au regard
critique de la presse. Elle signifie simplement que l’information, lorsqu’elle
porte sur une relation officielle entre États, doit savoir distinguer la
critique d’un homme de la qualification de la fonction qu’il incarne.
Et
si la situation était inversée ?
La question mérite d’être posée sans
polémique inutile.
Imaginons un grand média public africain
couvrant la visite officielle d’un président français dans une capitale
africaine. Imaginons qu’au lieu de le présenter d’abord comme président de la
République française, ce média choisisse de lui accoler systématiquement une
qualification tirée d’une crise politique, d’une affaire judiciaire ou d’un
épisode controversé de l’histoire récente de son pays.
Considérerait-on cela comme une simple
contextualisation ? Ou reprocherait-on au média africain de transformer une
information diplomatique en jugement éditorial ?
Pourquoi les standards seraient-ils
différents lorsqu’il s’agit d’un dirigeant africain ?
La question n’est pas celle d’un
privilège que l’Afrique réclamerait. Elle est celle de la réciprocité.
Le respect entre États souverains suppose
également que les mêmes exigences de précision, de contextualisation et de
mesure puissent s’appliquer à tous.
L’Afrique
ne réclame aucune complaisance
Que les choses soient parfaitement
claires.
Nous ne demandons pas à France 24 de se
taire sur la Guinée.
Qu’elle enquête. Qu’elle analyse la
gouvernance. Qu’elle examine le bilan du président Mamadi Doumbouya. Qu’elle
interroge ses décisions. Qu’elle donne la parole à ceux qui le soutiennent
comme à ceux qui le contestent. Qu’elle examine les libertés publiques,
l’économie, les institutions, les droits de l’opposition et l’action
gouvernementale.
Et lorsque le contexte journalistique
l’exige, qu’elle rappelle le 5 septembre 2021.
C’est le travail d’une presse libre.
Mais une presse libre est d’autant plus
forte qu’elle demeure précise. Elle distingue le rappel d’un événement
historique de l’étiquetage permanent d’une personnalité. Elle sait surtout que
les mots ne sont jamais sans conséquence lorsque celui qui les prononce dispose
d’une audience internationale.
France 24 n’est pas un média quelconque.
Sa notoriété, son audience et son implantation sur le continent africain lui
confèrent une influence considérable.
Et l’influence crée une responsabilité.
Plus la parole porte loin, plus le mot doit être pesé.
L’Afrique
a aussi le droit de répondre
Cette controverse révèle enfin une
transformation plus profonde.
Pendant longtemps, l’Afrique a été
largement racontée depuis l’extérieur. Ses crises étaient interprétées
ailleurs, ses trajectoires politiques commentées ailleurs, ses dirigeants
qualifiés à travers des grilles de lecture qui n’étaient pas toujours produites
sur le continent.
Cette époque évolue.
L’Afrique possède ses médias, ses
chercheurs, ses universitaires, ses intellectuels et ses opinions publiques.
Elle est parfaitement capable d’entendre la critique, mais également
d’interroger ceux qui parlent d’elle.
Répondre à France 24 n’est pas s’opposer
à la France. Contester un choix lexical n’est pas combattre la liberté de la
presse. C’est exercer cette même liberté.
La souveraineté intellectuelle consiste
aussi à pouvoir dire à un grand média international :
« Nous vous
écoutons. Nous respectons votre liberté d’informer. Mais nous avons également
le droit de discuter les mots avec lesquels vous racontez notre histoire et
décrivez nos institutions. »
C’est cela, une relation adulte entre
l’Afrique et les médias internationaux : ni complaisance, ni hostilité, mais la
contradiction, la rigueur et le respect.
Le
passé mérite mémoire ; le présent exige précision
France 24 peut rappeler 2021. Mais elle
doit aussi regarder 2026.
Mamadi Doumbouya peut être critiqué comme
tout chef d’État. Son bilan appartient au débat public. Ses décisions peuvent
être contestées. Les circonstances de son accession initiale au pouvoir
appartiennent à l’histoire et peuvent être rappelées.
Mais lorsqu’il est reçu officiellement
par le président de la République de Côte d’Ivoire, une réalité
institutionnelle existe et peut être nommée sans ambiguïté :
Monsieur Mamadi Doumbouya, président de la République
de Guinée.
Rien dans cette appellation n’efface le 5
septembre 2021. Elle reconnaît simplement que l’histoire ne s’est pas arrêtée
ce jour-là.
Cinq années se sont écoulées. Des
institutions ont évolué. Un processus constitutionnel et électoral est
intervenu. La Guinée d’aujourd’hui doit pouvoir être décrite dans sa réalité
présente.
L’Afrique ne demande ni faveur ni
indulgence.
Elle demande simplement qu’on lui
applique, à elle, à ses institutions et à ses dirigeants, les mêmes exigences
de précision, de contextualisation et de respect que celles que tout grand
média international revendique lorsqu’il parle du reste du monde.
Car la liberté de la presse donne le
droit de raconter le passé et d’interroger le présent. Elle trouve sa grandeur
lorsque la puissance des mots demeure à la hauteur du respect dû aux faits, aux
institutions et aux peuples.
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