Chaque 2 octobre, la Guinée se souvient.

Elle se souvient de 1958, de ses femmes et de ses hommes, de ses combats, de ses espérances et de ce moment où son destin prit une nouvelle direction.

Depuis soixante-huit ans, des générations d’historiens, de journalistes, d’enseignants, de responsables publics et de citoyens racontent cette histoire. Elle doit continuer à être racontée, parce qu’un peuple qui oublie son histoire fragilise une partie de son identité.

Mais Afrique Aujourd’hui a choisi, pour ce 2 octobre 2026, de regarder la même histoire autrement.

Nous ne voulons pas seulement demander : « Que s’est-il passé en 1958 ? »

Nous voulons demander : « Que restera-t-il de nous en 2058 ? »

Car dans trente-deux ans, la République de Guinée célébrera le centenaire de son indépendance. Et trente-deux ans, dans la vie d’une nation, c’est demain.

NOUS SOMMES LE 2 OCTOBRE 2058…

Imaginons.

Nous sommes le 2 octobre 2058. La Guinée a cent ans.

Dans les rues de Conakry, Kankan, Labé, N’Zérékoré, Kindia, Boké, Faranah, Mamou et partout ailleurs, le rouge, le jaune et le vert flottent à nouveau.

Une nouvelle génération célèbre. Les enfants qui naissent aujourd’hui en 2026 ont trente-deux ans. Ils sont devenus enseignants, médecins, journalistes, chercheurs, artisans, agriculteurs, ingénieurs, militaires, entrepreneurs, artistes ou responsables publics.

Certains vivent en Guinée. D’autres sont revenus de l’étranger pour célébrer le centenaire de leur pays.

Ils regardent les photographies de 2026 comme nous regardons aujourd’hui les photographies anciennes. Et peut-être demanderont-ils : « Qui étaient-ils ? Comment vivaient-ils ? À quoi rêvaient-ils ? Que nous ont-ils laissé ? »

C’est à cet instant que commence véritablement notre responsabilité.

L’INDÉPENDANCE APPARTIENT AUSSI AUX ANONYMES

L’Histoire retient les grands noms. Elle retient les discours, les dirigeants, les décisions et les grandes dates.

Mais derrière l’Histoire officielle existe une autre histoire : celle des gens ordinaires. Celle des femmes des marchés, des instituteurs, des ouvriers, des paysans, des fonctionnaires, des militaires, des jeunes, des familles - de tous ceux qui ont vécu ces journées historiques sans que leur nom soit jamais inscrit dans un manuel.

Combien de photographies dorment encore dans de vieilles valises ? Combien de lettres jaunissent dans les maisons ? Combien de témoignages n’ont jamais été enregistrés ? Combien de grands-mères et de grands-pères nous ont quittés avec une partie de notre histoire simplement parce que personne n’avait pensé à leur demander : « Raconte-moi comment c’était. »

Une nation ne perd pas seulement sa mémoire lorsque ses archives disparaissent. Elle la perd aussi chaque fois qu’un ancien s’en va sans avoir pu transmettre son histoire.

1978 : ILS FÊTAIENT EUX AUSSI

Revenons un instant en arrière.

Le 2 octobre 1978, la Guinée célébrait les vingt ans de son indépendance. Des hommes et des femmes étaient dans la ferveur. Ils chantaient, dansaient, défilaient, se retrouvaient en famille et regardaient l’avenir.

Pour eux, 1978 était le présent. 2026 devait leur paraître infiniment loin.

Quarante-huit années ont passé. Combien de ces visages sont encore parmi nous ? Beaucoup nous ont quittés.

Ils avaient leurs projets, leurs préoccupations, leurs ambitions, leurs amitiés, leurs désaccords et leurs rêves. Puis le temps a poursuivi sa route.

Aujourd’hui, c’est notre tour. Nous préparons le 2 octobre 2026 et nous regardons 2058 comme une date lointaine. Pourtant, seulement trente-deux années nous en séparent.

Lorsque viendra le 2 octobre 2058, certains d’entre nous seront encore là. Beaucoup d’autres auront rejoint ceux qui nous ont précédés.

C’est ainsi que va la vie.

ALORS, TRANSMETTONS MAINTENANT

Quelle que soit notre position aujourd’hui, quelle que soit notre fortune, notre influence ou notre célébrité, nous sommes tous de passage.

Un jour, quelqu’un d’autre occupera notre bureau. Quelqu’un d’autre habitera peut-être notre maison. Nos vêtements auront disparu. Nos téléphones seront devenus des objets d’une autre époque. Et nos photographies feront dire à nos petits-enfants : « C’était comment, en 2026 ? »

Alors, pendant que nous sommes encore là, transmettons.

Transmettons à nos enfants ce que nous avons de meilleur. Aimons nos familles. Préservons nos amitiés. Respectons ceux qui nous entourent. Réconcilions-nous lorsque cela est encore possible. Racontons nos histoires. Conservons nos photographies. Enregistrons la voix de nos anciens. Disons aux personnes qui nous sont chères qu’elles comptent pour nous.

Car la vie est éphémère. Que nous le voulions ou non, notre passage sur cette terre a un commencement et une fin. Mais ce que nous transmettons peut continuer longtemps après nous.

UNE FAMILLE, UNE MÉMOIRE

À l’occasion de ce 68e anniversaire, Afrique Aujourd’hui lance donc une invitation toute simple : Une famille, une mémoire.

Prenez dix minutes. Asseyez-vous auprès d’un père, d’une mère, d’un grand-père, d’une grand-mère ou simplement de la personne la plus âgée de votre entourage.

Posez votre téléphone devant elle et demandez : « Raconte-moi la Guinée de ton enfance. » Ou : « Quel est ton plus ancien souvenir de notre pays ? »

Puis laissez-la parler. N’interrompez pas. Écoutez. Enregistrez. Conservez.

Ce petit fichier qui semble aujourd’hui sans importance pourrait devenir, dans trente ans, l’un des biens les plus précieux de votre famille. Parce qu’une voix disparue que l’on peut encore entendre est déjà une archive.

LETTRE À L’ENFANT GUINÉEN DE 2058

À toi qui nous liras peut-être un jour,

Nous t’écrivons depuis le 2 octobre 2026. Pour nous, 2058 paraît encore loin. Pour toi, ce sera le présent.

Nous ne savons pas à quoi ressemblera Conakry. Nous ne savons pas quelles technologies tu utiliseras, quels métiers existeront ni comment tu liras ces lignes.

Mais nous espérons une chose : que tu saches d’où tu viens.

Nous espérons que quelqu’un t’aura raconté 1958. Mais nous espérons également que quelqu’un t’aura raconté 2026. Que tu connaîtras non seulement les grandes personnalités de l’histoire nationale, mais également l’histoire de ta propre famille.

Lorsque tu célébreras les cent ans de la Guinée, ne regarde donc pas seulement les monuments. Cherche aussi les visages. Écoute les voix. Ouvre les albums. Interroge les anciens qui seront encore parmi vous.

Parce que derrière chaque grande date se cachent des millions de vies ordinaires. Et parmi ces vies, il y avait les nôtres.

ET SI UN JOUR CETTE PLUME SE TAIT…

Permettez enfin à votre journaliste une petite confidence.

Depuis Afrique Aujourd’hui, cette plume vous parle de notre continent, de ses peuples, de son économie, de ses difficultés, de ses réussites, de ses contradictions, de sa croissance et surtout de son avenir. Elle essaie de vous informer, de vous interroger et parfois de vous faire réfléchir autrement.

Mais le journaliste aussi n’est que de passage.

Alors, si un jour cette plume ne vient plus vous parler de l’Afrique, ne soyez pas surpris. D’autres plumes viendront. D’autres journalistes prendront la relève. D’autres générations raconteront leur époque.

Et si, quelque part en 2058, un enfant retrouve quelques lignes signées Amine Michel et prend encore quelques minutes pour les lire, alors cette plume ne se sera peut-être pas entièrement arrêtée.

Parce que les hommes passent. Les idées, les souvenirs et ce que nous transmettons peuvent nous survivre.

1958 NOUS A TRANSMIS UNE HISTOIRE. 2026 DOIT TRANSMETTRE UNE MÉMOIRE.

Voilà peut-être une autre manière de célébrer le 2 octobre.

Pas seulement regarder derrière nous. Pas seulement répéter ce que nous savons déjà. Mais nous demander ce que ceux qui viendront après nous sauront de nous.

1958 appartient désormais à l’Histoire. 2026 est entre nos mains. 2058 appartiendra à nos enfants.

À nous de leur transmettre le témoin.

Bonne fête de l’indépendance au peuple de Guinée.

Bonne fête à celles et ceux qui portent la Guinée dans leur cœur, en Afrique comme ailleurs dans le monde.

Et rendez-vous, pour ceux qui y seront, au 2 octobre 2058.

Amine Michel
Directeur de publication et Rédacteur en chef