Il y a des questions que l’Afrique ne peut plus continuer à repousser.

Pourquoi arrive-t-il si souvent que les terres les plus convoitées soient aussi celles sur lesquelles les populations connaissent l’instabilité, la peur, les déplacements et la guerre ?

Pourquoi le pétrole, l’or, le diamant, l’uranium, le cobalt et tant d’autres richesses, qui devraient représenter une promesse de prospérité, deviennent-ils parfois synonymes de tensions, de convoitises et de malheur ?

Il serait faux de prétendre que tous les pays africains pauvres en ressources naturelles vivent en paix. Il serait tout aussi faux d’affirmer que chaque guerre africaine est provoquée par le pétrole ou les minerais.

Mais il serait également naïf de ne jamais nous interroger sur la relation qui peut exister entre certaines ressources stratégiques, les intérêts économiques qu’elles suscitent et les rivalités qui se développent autour des territoires qui les possèdent.

Car lorsqu’une terre devient stratégique, le regard porté sur elle change. Et c’est là que commence notre interrogation.

QUAND UNE DÉCOUVERTE CHANGE LE DESTIN D’UN PAYS

Imaginons un pays africain vivant modestement. Ses habitants cultivent leurs champs. Les pêcheurs vont à la mer ou sur les fleuves. Les enfants fréquentent leurs écoles. Le pays connaît ses difficultés, comme tous les autres, mais il vit.

Puis, un jour, on annonce une découverte considérable : du pétrole, du gaz, de l’uranium, de l’or, du lithium, un minerai indispensable aux technologies de demain.

Soudain, ce pays qui intéressait relativement peu devient important. Des délégations arrivent. Les investisseurs se manifestent. Les multinationales étudient le terrain. Les chancelleries observent. Les discours sur la stabilité, la sécurité, la démocratie et la paix se multiplient.

Ces valeurs sont légitimes. La démocratie appartient à tous les peuples. La paix est un droit. Les droits humains ne peuvent souffrir d’aucune frontière.

Mais une question demeure : pourquoi l’intérêt porté à certains peuples semble-t-il parfois grandir au même rythme que la valeur stratégique de leur sous-sol ?

Et lorsqu’on commence à expliquer à un peuple vivant en paix qu’il faut lui apporter la paix, ce peuple a également le droit de demander : de quelle paix parle-t-on ?

UNE GUERRE NE SE NOURRIT PAS SEULE

Nous parlons souvent des rébellions africaines comme si elles apparaissaient spontanément. Des hommes prennent les armes. Une région devient incontrôlable. Une frontière s’embrase. Puis le conflit dure : cinq ans, dix ans, vingt ans parfois.

Mais une guerre ne se nourrit pas toute seule.

Un fusil a été fabriqué quelque part. Une munition a été achetée quelque part. Un véhicule a été payé. Du carburant a été fourni. Des communications ont été organisées. Des combattants ont été nourris. De l’argent a circulé.

Alors, derrière chaque conflit qui s’éternise, nous devons avoir le courage de suivre non seulement les hommes, mais également l’argent, les armes, les ressources et les intérêts.

Qui finance ? Qui vend ? Qui transporte ? Qui achète ? Qui ferme les yeux ? Et finalement : qui gagne quelque chose lorsque la guerre continue ?

Poser ces questions n’est pas accuser. C’est chercher à comprendre.

LE NIGERIA : COMMENT UNE GUERRE PEUT-ELLE DURER SI LONGTEMPS ?

Regardons le Nigeria. C’est le géant démographique de l’Afrique, l’une des principales puissances économiques du continent et un grand producteur d’hydrocarbures.

Pourtant, depuis de nombreuses années, le Nigeria et les pays voisins affrontent Boko Haram, l’ISWAP et différentes ramifications de l’insurrection dans le bassin du lac Tchad.

Comment une telle situation peut-elle durer aussi longtemps ?

Il existe des explications internes qu’il serait malhonnête d’ignorer : pauvreté, marginalisation de certaines régions, radicalisation, chômage, faiblesse de l’administration dans certaines zones, trafics et frontières difficiles à contrôler.

Mais cela n’épuise pas les interrogations. Lorsqu’une organisation armée survit pendant des années, renouvelle ses combattants, trouve des armes, communique et poursuit ses opérations, il existe nécessairement une économie qui lui permet de fonctionner.

La question fondamentale n’est donc même plus de savoir où se cacherait un homme présenté comme le chef absolu de Boko Haram. Le mouvement s’est transformé et fragmenté.

La question est plus profonde : comment un système de violence parvient-il à se régénérer pendant tant d’années ? Et qui alimente, directement ou indirectement, l’économie qui lui permet de survivre ?

DU CONGO À LA LIBYE : LE MÊME PARADOXE NOUS INTERPELLE

Regardons également la République démocratique du Congo. Peu de territoires au monde disposent d’une telle abondance de ressources naturelles. Pourtant, dans l’Est du pays, des générations ont grandi au milieu de conflits, de groupes armés, de déplacements et d’insécurité.

Comment expliquer à un enfant qui fuit son village que la terre sur laquelle il marche contient certaines des matières premières dont l’économie mondiale a besoin ? Comment lui expliquer que son sous-sol vaut une fortune alors que sa famille cherche simplement un endroit où dormir en sécurité ?

Regardons aussi la Libye. Pays doté d’immenses ressources pétrolières, elle est devenue, après l’effondrement de l’État en 2011, le théâtre de rivalités internes et d’interventions étrangères dont les conséquences dépassent largement ses frontières.

Chaque situation possède son histoire. Chaque conflit a ses propres causes. Il ne faut jamais les confondre.

Mais leur juxtaposition nous oblige à réfléchir : pourquoi tant de richesses ne produisent-elles pas automatiquement davantage de paix, de stabilité et de prospérité pour ceux qui vivent au-dessus d’elles ?

LES PREMIÈRES VICTIMES ONT TOUJOURS UN VISAGE

Dans les analyses géopolitiques, nous parlons de pétrole, d’uranium, de zones d’influence, de contrats, de multinationales et de puissances. Mais derrière ces mots, il y a des êtres humains.

Il y a cette mère qui prend son enfant dans ses bras et quitte son village sans savoir où elle dormira le soir. Il y a ce cultivateur qui abandonne un champ que sa famille travaillait depuis plusieurs générations. Il y a cet enfant dont l’école ferme parce que les armes ont remplacé les cahiers. Il y a ce jeune homme qui, sans travail et sans perspective, devient une proie facile pour ceux qui lui proposent de l’argent, une arme et une cause.

Voilà le véritable visage de la guerre.

Ce ne sont pas les matières premières qui pleurent. Ce sont les hommes.

ET NOUS, AFRICAINS ?

Mais nous devons également avoir le courage de nous regarder nous-mêmes.

Il serait trop facile d’attribuer tous nos malheurs aux puissances étrangères. Une influence extérieure ne trouve véritablement sa force que lorsqu’elle rencontre une faiblesse intérieure : nos divisions, nos corruptions, nos injustices, nos rivalités politiques, nos institutions parfois fragiles, nos contrats mal négociés et, quelquefois, notre disposition à sacrifier l’intérêt collectif pour une ambition personnelle.

Les puissances défendent leurs intérêts. Elles l’ont toujours fait et continueront de le faire.

Alors la question que nous devons nous poser n’est pas seulement : que veulent-elles de l’Afrique ?

Elle est aussi : que voulons-nous, nous-mêmes, pour l’Afrique ? Et pourquoi ne défendons-nous pas nos intérêts avec la même détermination que les autres défendent les leurs ?

LA DÉMOCRATIE APPARTIENT AUX PEUPLES, PAS AUX MATIÈRES PREMIÈRES

L’Afrique a besoin de démocratie. Elle a besoin d’État de droit, d’élections crédibles, d’institutions solides, de liberté et de respect de la dignité humaine.

Mais ces principes doivent être défendus partout de la même manière. La démocratie ne doit jamais devenir plus urgente parce qu’un pays vient de découvrir du pétrole. Les droits humains ne doivent pas dépendre de la quantité d’uranium enfouie sous une terre. La paix ne doit pas devenir une préoccupation internationale uniquement lorsque des intérêts stratégiques sont en jeu.

Un Africain vivant sur une terre sans pétrole possède exactement la même dignité qu’un Africain vivant au-dessus d’un immense gisement.

C’est cela, l’universalité.

NOUS SOMMES RICHES SOUS NOS PIEDS ET PAUVRES DANS NOS MAISONS

Voilà notre contradiction : nous sommes riches sous nos pieds et pauvres dans nos maisons.

Nous exportons parfois le pétrole brut et importons des produits raffinés. Nous exportons nos minerais et achetons ensuite les produits fabriqués avec ces mêmes minerais. Nous possédons des ressources indispensables à l’industrie mondiale, mais trop de nos jeunes traversent encore des déserts et des mers parce qu’ils ne voient aucun avenir chez eux.

Ce modèle doit changer.

La souveraineté ne consiste pas seulement à posséder une mine. Il faut savoir ce qu’elle contient. Il faut connaître sa valeur. Il faut négocier correctement son exploitation. Il faut transformer la matière première. Il faut former nos ingénieurs, nos géologues, nos techniciens, nos juristes et nos économistes. Il faut construire nos industries. Il faut maîtriser progressivement toute la chaîne de valeur.

Car posséder une richesse que les autres savent mieux exploiter que vous ne suffit pas à vous rendre riche.

L’AFRIQUE NE DOIT PLUS AVOIR PEUR DE CE QU’ELLE DÉCOUVRE SOUS SES PIEDS

La découverte d’un gisement devrait faire naître l’espérance et non l’inquiétude.

Lorsqu’on découvre du pétrole, une mère devrait pouvoir penser : mon enfant aura une meilleure école. Lorsqu’on découvre de l’uranium, un malade devrait pouvoir espérer : notre pays pourra construire de meilleurs hôpitaux. Lorsqu’on découvre de l’or, du lithium ou du cobalt, un jeune devrait pouvoir se dire : je pourrai travailler ici, apprendre un métier, construire ma vie et élever mes enfants dans mon pays.

Voilà ce que devrait signifier la richesse.

Pas une guerre. Pas une rébellion. Pas un camp de réfugiés. Pas un enfant portant une arme.

NOTRE COMBAT N’EST PAS CONTRE LE MONDE

Le combat de l’Afrique ne doit être dirigé ni contre l’Occident, ni contre l’Orient, ni contre quelque peuple que ce soit.

Le monde a besoin de l’Afrique. Et l’Afrique a besoin du monde. Nous avons besoin de partenaires, d’investissements, de technologies, de marchés et d’échanges.

Mais un partenariat véritable suppose que chacun reste debout.

Coopérer ne signifie pas se soumettre. Investir ne signifie pas posséder. Aider ne signifie pas décider à la place de l’autre. Et être souverain ne signifie pas s’isoler du monde.

L’Afrique doit simplement apprendre à entrer dans la mondialisation avec ses propres intérêts, sa propre vision et sa propre dignité.

POUR QUE LA RICHESSE REDEVIENNE UNE BÉNÉDICTION

Un jour, peut-être, nous cesserons de mesurer la richesse d’un pays africain uniquement au nombre de barils qu’il produit ou aux tonnes de minerais qu’il exporte.

Nous la mesurerons au nombre d’enfants correctement scolarisés, à la qualité de ses hôpitaux, aux emplois créés, aux routes construites, à ses chercheurs, à ses ingénieurs, à la sécurité de ses citoyens et à la paix dont jouissent ses familles.

Alors seulement, le pétrole, l’or, l’uranium, le cobalt, le lithium et toutes les richesses de notre sous-sol retrouveront leur véritable raison d’être : servir l’être humain.

Car aucune matière première ne vaut la vie d’un enfant. Aucun gisement ne vaut la destruction d’un peuple. Aucun intérêt économique ne devrait être supérieur à la paix d’une nation.

Nous sommes riches sous nos pieds. Il est temps que cette richesse entre enfin dans nos écoles, nos hôpitaux, nos industries et nos maisons.

Et surtout, il est temps que l’Afrique cesse de souffrir de ce qui aurait dû faire son bonheur.

Amine Michel
Président fondateur - Directeur de rédaction