On n’a plus besoin de nous rappeler que l’Afrique est riche. Nous le savons. Depuis des décennies, on nous répète que les terres sur lesquelles nous vivons, construisons nos maisons et élevons nos enfants recèlent d’immenses ressources. Nos sous-sols renferment du pétrole, du gaz, des métaux précieux et tant d’autres matières premières. Ce constat est connu de tous. La véritable question n’est plus de savoir ce que l’Afrique possède, mais ce qu’elle est capable d’en faire.

Ce que nous voulons désormais, ce sont des inventions africaines, des transformations réalisées sur notre continent et des produits finis capables de conquérir les marchés du monde. Pourquoi nos ingénieurs ne concevraient-ils pas nos propres équipements d’extraction pétrolière, nos pompes industrielles, nos systèmes de traitement et nos raffineries, pensés pour nos besoins et perfectionnés grâce à nos recherches ? Pourquoi exporter toujours davantage de ressources brutes, quand nous pourrions développer des procédés, fabriquer des machines et vendre aussi des produits à forte valeur ajoutée ? Il ne s’agit pas d’inventer une industrie isolée du monde, mais de bâtir des capacités africaines de conception, de fabrication et de maîtrise technique.

Notre continent forme des ingénieurs, des médecins, des scientifiques et des enseignants-chercheurs.          Pourtant,      dans   trop    d’établissements,    les   laboratoires manquent d’équipements, de financement ou de continuité. Une université ne peut se limiter à transmettre des connaissances et délivrer des diplômes : elle doit permettre d’essayer, de mesurer, de se tromper, de recommencer et, parfois, de découvrir ce que personne n’avait encore trouvé.

Nous aimerions voir davantage de dirigeants africains entrer dans les laboratoires de leurs universités et grandes écoles, rencontrer les chercheurs, examiner leurs projets et constater les besoins réels. Qu’ils soutiennent des programmes scientifiques suivis dans la durée. Et qu’un jour ils viennent, avec la même fierté, baptiser une invention majeure, inaugurer sa première unité de fabrication et annoncer son arrivée sur le marché international.

Imaginons qu’une équipe africaine mette au point un appareil médical d’un genre entièrement nouveau : un dispositif dans lequel un patient s’installerait pour obtenir, en quelques minutes, une analyse très étendue de ses organes et de nombreux paramètres de santé. Il réunirait certaines fonctions aujourd’hui assurées par l’imagerie et les examens biologiques, et pourrait même mesurer sans prélèvement des indicateurs qui exigent actuellement une analyse sanguine. Un tel appareil universel n’existe pas aujourd’hui avec toutes ces performances médicalement démontrées ; sa conception demanderait des percées scientifiques considérables et une validation clinique exigeante. Les médecins resteraient indispensables au diagnostic et aux soins. Mais imaginons que cette avancée naisse dans un laboratoire africain.

Des hôpitaux du monde entier chercheraient à s’équiper. Des entreprises viendraient négocier des licences, des industriels souhaiteraient produire l’appareil et des équipes scientifiques étrangères proposeraient des collaborations. Le pays inventeur pourrait tirer de cette innovation des emplois qualifiés, des recettes d’exportation et de nouvelles ressources pour financer la recherche. Voilà ce que peut représenter une découverte transformée en technologie commercialisable.

Imaginons aussi une percée africaine dans le stockage de l’électricité renouvelable : un dispositif plus durable, moins coûteux et adapté aux territoires éloignés des grands réseaux. Ou encore une machine agricole capable d’observer les sols et les cultures, de détecter rapidement les maladies et d’optimiser l’eau utilisée. Certaines fonctions existent déjà séparément ; l’enjeu serait de réaliser une innovation décisive, fiable et accessible. Ces exemples ne sont pas des inventions accomplies : ils montrent l’horizon que nous devons ouvrir à nos chercheurs.

L’histoire scientifique nous rappelle que l’observation de la nature peut conduire à de grandes avancées. L’étude du vol des oiseaux a nourri la réflexion sur l’aéronautique ; celle des venins de serpents a contribué au développement de médicaments. Des chercheurs consacrent parfois des années à une question dont l’utilité ne se révèle que bien plus tard. Mais que devient cette patience lorsqu’un financement s’interrompt, qu’un laboratoire ne peut plus acheter ses consommables ou qu’une équipe doit abandonner ses expériences ? Une recherche commencée puis laissée sans moyens peut représenter des années perdues.

Le transfert de technologie et les partenariats internationaux restent utiles. Ils ne doivent pourtant pas nous dispenser d’inventer. L’expérience de la Chine montre combien l’éducation, la recherche, l’industrie et les investissements poursuivis dans le temps peuvent renforcer une puissance technologique. L’Afrique a, elle aussi, des réussites à faire valoir : des chercheurs reconnus, des entreprises innovantes et des pays qui ont déjà conçu ou mis en orbite des satellites. Il nous appartient d’amplifier ces acquis et de maîtriser davantage les étapes de conception, de fabrication et, à terme, de lancement.

Encore faut-il conduire les idées jusqu’aux usines. Un prototype prometteur ne devient pas un produit mondial sans essais, certification, financement, protection de l’innovation et accès aux marchés. Les universités, les entreprises, les investisseurs et les pouvoirs publics doivent unir leurs efforts pour que nos inventions ne restent pas enfermées dans des ateliers ou exposées quelques jours avant d’être oubliées.

L’enjeu est aussi économique. Nos pays ont besoin d’importer, mais une dépendance excessive aux produits manufacturés étrangers, sans recettes extérieures suffisantes, peut fragiliser leurs équilibres financiers. Produire et exporter nos propres technologies permettrait de diversifier les revenus, de créer des emplois et de renforcer notre place dans les échanges mondiaux. Il ne s’agit pas de refuser les inventions des autres ; il s’agit de faire en sorte que les autres aient également besoin des nôtres.

Nous attendons le jour où un chef d’État africain présentera au monde une technologie nouvelle, issue d’années de travail dans les laboratoires de son pays, et annoncera sa commercialisation internationale. Ce ne serait pas seulement une cérémonie : ce serait la preuve qu’une vision scientifique est devenue une force industrielle. Nos enfants verraient alors que l’Afrique n’est pas condamnée à consommer les inventions d’autrui.

Pendant des décennies, nous avons expliqué au monde ce que renferme le sous-sol africain. Il est temps désormais de lui montrer ce que peut produire le génie africain. Le véritable réveil de l’Afrique commencera lorsque ses universités inventeront, que ses usines fabriqueront et que le monde viendra aussi acheter les technologies conçues chez nous.

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Directeur de publication
Samba Diakité