À l’occasion du 68ᵉ anniversaire de l’indépendance de la République de Guinée, le Président de la République, Mamadi Doumbouya, a adressé à la Nation un message dans lequel plusieurs idées majeures se rejoignent : souveraineté, jeunesse, valorisation des ressources nationales, travail, discipline, justice et, surtout, unité nationale.

Afrique Aujourd’hui ne souhaite ni reproduire ce discours ni simplement le résumer. Notre responsabilité éditoriale consiste à en dégager les idées de fond et à les prolonger par une interrogation : soixante-huit ans après avoir conquis son indépendance, comment la Guinée peut-elle consolider son unité et donner à sa souveraineté un contenu durable ?

1958 : l’indépendance conquise, la souveraineté à approfondir

Le rappel du « Non » historique de 1958 renvoie à l’acte fondateur de la Guinée indépendante. Une génération avait alors choisi d’assumer le prix de la liberté et de prendre en main son destin.

Mais chaque époque possède son propre combat. Aujourd’hui, la souveraineté ne se mesure plus seulement à l’existence d’un drapeau, d’un hymne, d’institutions ou de frontières reconnues. Elle se mesure aussi à la capacité d’un pays à nourrir sa population, former sa jeunesse, produire, transformer ses matières premières, maîtriser progressivement son développement et préserver ses intérêts stratégiques.

L’indépendance fut conquise en 1958 ; la souveraineté, elle, se construit chaque jour.

L’unité nationale ne signifie pas l’unanimité

L’appel à l’unité constitue, à nos yeux, l’un des messages centraux de l’adresse présidentielle. Lorsqu’il rappelle que la Guinée appartient à tous ses enfants, sans distinction d’origine, de région, d’opinion ou de confession, le Chef de l’État soulève une question fondamentale pour toute Nation : comment faire de nos différences une richesse plutôt qu’une frontière ?

L’unité nationale ne signifie pas l’unanimité. Dans une République, les citoyens peuvent penser différemment, appartenir à des formations politiques différentes, défendre des projets différents et exprimer leurs désaccords. Ce pluralisme n’affaiblit pas nécessairement une Nation. Il peut, lorsqu’il demeure républicain, constituer l’une de ses forces.

Ce qui fragilise un pays commence lorsque l’appartenance politique, communautaire, régionale ou religieuse devient plus importante que l’appartenance nationale. La République doit donc rester cet espace commun où chacun peut dire : avant nos différences, il y a la Guinée.

De l’unité à la réconciliation

Mais l’unité ne peut être seulement un mot prononcé lors des grandes cérémonies nationales. Elle se construit.

Elle suppose le dialogue, la justice, l’écoute, le respect des différences et la capacité collective à dépasser les blessures accumulées par l’histoire politique et sociale. Se réconcilier ne signifie ni effacer le passé ni imposer l’oubli. Cela signifie apprendre à regarder ensemble vers l’avenir sans transformer chaque désaccord d’hier en conflit de demain.

Une Nation devient plus forte lorsque ses enfants comprennent qu’ils peuvent être adversaires dans le débat sans devenir ennemis dans la République. La réconciliation nationale n’est donc pas une faiblesse : elle constitue une force politique, sociale et morale.

La jeunesse : transformer une force démographique en puissance nationale

Le Président Mamadi Doumbouya accorde également une place importante à la jeunesse et la présente comme une richesse supérieure aux ressources du sous-sol. Cette idée mérite d’être prolongée.

Une jeunesse nombreuse représente un potentiel. Mais elle devient véritablement une richesse lorsqu’elle est instruite, formée, responsabilisée et capable d’accéder au travail, à l’entrepreneuriat et à l’innovation. Une Nation ne peut demander indéfiniment à sa jeunesse d’espérer sans lui donner les instruments permettant de construire cette espérance.

Former un ingénieur, un enseignant, un médecin, un agriculteur moderne, un technicien ou un entrepreneur constitue aussi une forme d’investissement dans la souveraineté nationale. La première richesse d’un pays n’est finalement pas ce qu’il possède sous son sol, mais ce qu’il construit dans l’intelligence de ses enfants.

Simandou : lorsque la richesse du sous-sol doit construire celle du pays

Le discours présidentiel inscrit également les ressources naturelles et Simandou 2040 dans une perspective de transformation économique.

Notre interrogation est simple : que restera-t-il après l’exploitation d’une ressource naturelle ?

La réussite ne pourra être appréciée uniquement à travers les quantités extraites ou exportées. Elle devra également se mesurer aux compétences créées, aux emplois durables, aux entreprises nationales développées, aux infrastructures construites et à la transformation locale générée.

L’enjeu est donc que la richesse qui quitte le sous-sol laisse une richesse durable au-dessus du sol.

Travail et discipline : l’exigence doit être partagée

Le Chef de l’État insiste également sur le travail, l’ordre et la discipline. Aucun développement durable ne peut effectivement se construire sans culture du travail, respect des règles et sens de la responsabilité.

Mais cette exigence doit être réciproque. La discipline demandée au citoyen doit avoir pour équivalent l’exemplarité de celui qui exerce une responsabilité publique. Le respect demandé à l’administré doit correspondre au respect que l’administration lui doit.

C’est pourquoi les trois mots de la devise nationale - Travail, Justice, Solidarité - prennent ici toute leur signification. Le travail crée. La justice équilibre. La solidarité rassemble. Aucun de ces principes ne devrait durablement avancer sans les deux autres.

Du « Non » des pères au « Oui » des nouvelles générations

En 1958, une génération a dit Non à la tutelle et choisi la liberté.

Soixante-huit ans plus tard, le défi proposé aux nouvelles générations pourrait se résumer par un autre mot : Oui.

Oui à l’éducation. Oui au travail. Oui à la compétence. Oui à l’entreprise et à l’innovation. Oui à la protection du bien public. Oui au dialogue. Oui à la justice. Oui au respect de nos différences. Et surtout, oui à la Guinée au-dessus de nos appartenances particulières.

Le « Non » de 1958 a contribué à conquérir la souveraineté politique. Le « Oui » de 2026 doit contribuer à construire une souveraineté économique, sociale, intellectuelle et humaine.

Lorsque la Guinée célébrera son centenaire en 2058, les générations d’aujourd’hui seront, à leur tour, devenues une partie de son histoire.

Une question demeurera alors : Après avoir hérité d’une Guinée libre, quelle Guinée aurons-nous laissée à ceux qui célébreront les cent ans de son indépendance ?

Cette interrogation dépasse les gouvernements, les partis et les générations. Elle appartient à la Nation.

Amine Michel
Président fondateur
Directeur de publication — Rédacteur en chef
AFRIQUE AUJOURD’HUI