C'est à partir de cette évidence que doit être lu le parcours du Bénin contemporain : non comme l'œuvre d'un homme providentiel, mais comme une construction progressive, faite d'héritages, de ruptures, de corrections et d'accélérations.

Parler aujourd'hui des deux mandats de Patrice Talon sans revenir à Nicéphore Soglo, Mathieu Kérékou et Thomas Boni Yayi conduirait à une lecture incomplète. Talon n'a pas reçu un pays sans histoire. Il a hérité d'un État qui, depuis la Conférence nationale de 1990, avait déjà appris la transition politique, l'alternance électorale, le redressement économique et la modernisation progressive de ses institutions.

1. 1990 : Avant de transformer les villes, il fallait reconstruire l'État

À la fin des années 1980, le Bénin traverse une grave crise économique, sociale et politique. La Conférence nationale de février 1990 ouvre alors une nouvelle époque. Le pays sort progressivement du système marxiste-léniniste, rétablit le pluralisme et construit une architecture institutionnelle nouvelle.

Ce moment est fondamental : avant les grands travaux visibles, il fallait rendre l'État gouvernable, restaurer la confiance et faire de la règle constitutionnelle un principe supérieur à la permanence des hommes.

2. Nicéphore Soglo : Le temps du redressement et de l'enracinement démocratique

Nicéphore Soglo arrive dans un pays qui ne dispose ni des mêmes ressources, ni de la même stabilité, ni des mêmes capacités d'investissement que le Bénin des années 2020. Son mandat doit donc être jugé selon les exigences de son époque.

Il contribue au redressement économique, à la réorganisation de l'État et à l'installation du nouvel ordre démocratique. Surtout, lorsqu'il est battu en 1996, il quitte le pouvoir. Dans l'Afrique des années 1990, cette alternance n'était pas un détail : elle participait à la construction d'une culture républicaine.

3. Mathieu Kérékou : Une trajectoire faite de contradictions

Mathieu Kérékou appartient à deux histoires du Bénin. Il fut d'abord l'homme du régime militaire et révolutionnaire, avec son autoritarisme, ses difficultés économiques et ses restrictions politiques.

Mais il fut également celui qui accepta la Conférence nationale, perdit l'élection de 1991, puis revint au pouvoir par les urnes en 1996. Cette contradiction doit être assumée plutôt qu'effacée. Elle montre aussi comment un pays peut évoluer : l'ancien militaire finit par gouverner dans un ordre politique où l'élection avait acquired une légitimité nouvelle.

4. Boni Yayi : L'ambition économique et la modernisation

Thomas Boni Yayi arrives en 2006 avec le profil d'un économiste et d'un ancien dirigeant de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Ses deux mandats portent une ambition de croissance, d'infrastructures, d'investissements et de modernisation.

Des programmes sont lancés, des réalisations voient le jour et le pays poursuit sa transformation. Malgré les difficultés (pauvreté, lenteurs administratives), Patrice Talon reçoit en 2016 un Bénin déjà profondément différent de celui de 1990.

5. Patrice Talon : Non pas tout recommencer, mais changer d'échelle

Talon ne crée ni le Bénin moderne, ni son potentiel touristique, ni ses institutions. Mais, dans plusieurs domaines, il change manifestement d'échelle. L'homme d'affaires devenu chef de l'État apporte une culture très orientée vers la programmation, le financement, l'exécution, le contrôle et la visibilité des résultats.

🏙️ Cotonou change de visage : politiques d'assainissement et d'aménagement urbain d'envergure.

📈 Crédibilité économique : la croissance réelle atteint 7,5% en 2024 (Banque mondiale).

🧠 Révolution intellectuelle : transformer son histoire en richesse économique et diplomatique.

6. Tourisme et culture : Organiser une richesse qui existait déjà

Ouidah, Abomey, Ganvié, la Pendjari, le Vodun et la mémoire de la traite négrière existaient avant 2016. Ce que la décennie Talon apporte, c'est une mise en cohérence et un changement d'échelle : musées, patrimoine, grands événements culturels, image internationale. Le patrimoine devient un capital culturel, touristique, économique et diplomatique.

💡 Leçon continentale :

Le problème africain n'est pas toujours l'absence de richesses. Il réside parfois dans notre incapacité à organiser, préserver, présenter et commercialiser intelligemment les richesses que nous possédons déjà.

 

7. Reconnaître les résultats sans construire un culte

La période Talon a également suscité des critiques concernant le pluralisme politique, les conditions de compétition électorale, l'espace laissé à l'opposition et certaines libertés publiques.

Une autoroute ne remplace pas une liberté publique. Un musée ne remplace pas le pluralisme. Une croissance élevée ne signifie pas automatiquement que la pauvreté a disparu. Mais l'inverse est également vrai : la critique politique ne doit pas conduire à nier les infrastructures ou l'efficacité administrative lorsqu'elles sont au rendez-vous.

8. Le vrai modèle : L'accumulation des acquis

« Le développement d'une nation commence véritablement lorsque chaque président cesse de vouloir être le premier chapitre de l'histoire de son pays et accepte de devenir un chapitre supplémentaire d'un livre commencé avant lui et destiné à continuer après lui. »

 

9. Et maintenant : Conserver, corriger, dépasser

L'après-Talon ouvre désormais l'épreuve de la pérennité institutionnelle.

Axe d'ActionEnjeux Prioritaires pour l'Après-Talon
CONSERVERLa culture de l'exécution, l'ambition infrastructurelle, l'attractivité économique et la valorisation touristique.
CORRIGERLes insuffisances sociales, les inégalités, les faiblesses institutionnelles et les inquiétudes sur le pluralisme.
DÉPASSERInnover là où une nouvelle génération peut faire mieux, sans rupture stérile ni continuité aveugle.

10. Une leçon pour l'Afrique francophone, anglophone et lusophone

Trop de nations perdent du temps lorsque chaque nouveau pouvoir veut recommencer l'histoire à la date de son investiture. L'État ne devrait jamais appartenir à celui qui le dirige : le chef d'État n'en est que le dépositaire provisoire.

« La plus grande réussite d'un chef d'État africain ne devrait donc jamais être de devenir indispensable. Elle devrait être de construire un État suffisamment solide pour continuer à progresser lorsqu'il n'est plus là. »

 

Amine Michel

Président fondateur et Directeur de rédaction

 

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