Le temps est venu de regarder aussi nos propres responsabilités

Dimanche 30 août 2026

Il arrive un moment dans l’histoire d’un peuple où la mémoire, aussi douloureuse et légitime soit-elle, ne peut plus constituer l’unique explication de son présent.

L’Afrique a connu la colonisation. Elle en a subi les violences, les injustices, les humiliations, les exploitations et les déséquilibres. Cette histoire existe. Elle ne doit être ni effacée, ni falsifiée, ni oubliée.

Certaines politiques conduites après les indépendances, certains réseaux d’influence et certaines relations déséquilibrées entre anciennes puissances coloniales et États africains méritent également d’être interrogés avec rigueur.

Mais plus de soixante années après les indépendances de la plupart des États africains francophones, une autre interrogation devient incontournable :

qu’avons-nous fait, nous-mêmes, de nos indépendances ?

C’est cette question que nous souhaitons poser aujourd’hui.

Sans complaisance envers l’Occident. Mais surtout sans complaisance envers nous-mêmes.

UNE CERTAINE DIASPORA ET LA CONTRADICTION DU DISCOURS

Une partie de la diaspora africaine établie en France, en Belgique, en Suisse et ailleurs en Occident développe aujourd’hui un discours particulièrement sévère envers les anciennes puissances coloniales, principalement la France.

Qu’un Africain vivant en France critique la politique française n’a absolument rien d’anormal. La liberté intellectuelle consiste précisément à pouvoir examiner et critiquer les politiques du pays dans lequel on vit.

Le problème commence lorsque presque toutes les difficultés africaines finissent par recevoir la même explication : la France, l’Occident, la colonisation.

Certains de ceux qui portent les discours les plus virulents ont pourtant étudié dans les universités occidentales. Ils enseignent parfois dans ces mêmes universités. Ils travaillent dans leurs hôpitaux, leurs laboratoires, leurs entreprises ou leurs administrations. Leurs enfants y sont scolarisés. Ils y ont construit une partie importante de leur vie professionnelle et quelquefois personnelle.

Cela ne leur impose aucune reconnaissance politique et ne leur retire aucun droit de critique. Mais cela devrait au moins nous conduire à une certaine cohérence intellectuelle.

Car lorsqu’un universitaire africain installé depuis vingt ou trente ans en Europe explique continuellement que l’Occident constitue le principal obstacle au développement de l’Afrique, une question devient légitime : qu’avons-nous, nous-mêmes, construit en Afrique ?

Quel laboratoire ? Quelle école ? Quelle entreprise ? Quel programme de recherche ? Quel transfert de compétences ? Quelle génération avons-nous contribué à former ?

Il serait profondément injuste de condamner toute la diaspora africaine. Des millions d’Africains vivant à l’étranger soutiennent leurs familles, financent des études, créent des entreprises, investissent et contribuent directement aux économies de leurs pays d’origine. Nous leur devons considération et respect.

Notre interrogation concerne plutôt une certaine diaspora du discours, très présente dans l’espace médiatique, pour laquelle le panafricanisme semble parfois se mesurer davantage à la violence des déclarations contre l’ancienne puissance coloniale qu’à la valeur de ce qui est effectivement construit sur le continent.

Or dénoncer n’est pas encore construire.

QU’AVONS-NOUS FAIT DE NOTRE SOUVERAINETÉ ?

Nous avons voulu l’indépendance. Nous avons eu raison.

Nous avons voulu nos drapeaux, nos constitutions, nos gouvernements, nos administrations et notre représentation internationale. Nous avons eu raison.

Mais la souveraineté comporte une obligation fondamentale que nous oublions quelquefois : la responsabilité.

Nos présidents sont africains. Nos ministres sont africains. Nos parlementaires sont africains. Nos administrations sont dirigées par des Africains. Nos budgets nationaux sont élaborés, votés et exécutés par nos propres institutions. Nos marchés publics sont attribués par nos États.

Alors posons-nous quelques questions simples. Lorsqu’un budget destiné à construire un hôpital est mal utilisé, qui doit rendre compte ? Lorsqu’une route financée reste inachevée, qui doit expliquer ? Lorsqu’un projet agricole bénéficie de financements importants mais ne produit jamais les résultats annoncés, qui doit être interrogé ?

Lorsqu’un État emprunte pour financer son développement et que les populations ne voient jamais les réalisations attendues, où est passé l’argent ?

Lorsqu’un budget public a été voté et effectivement décaissé, mais que le projet correspondant n’est pas réalisé, la Nation est en droit de demander comment cet argent a été utilisé.

On peut difficilement répondre à toutes ces questions par un seul mot : France.

À FORCE D’ACCUSER L’EXTÉRIEUR, NE PROTÉGEONS PAS LES RESPONSABLES DE L’INTÉRIEUR

C’est probablement l’une des contradictions les plus dangereuses de notre débat contemporain.

À force de chercher systématiquement un responsable à l’extérieur, nous risquons d’offrir une extraordinaire protection à ceux qui doivent rendre des comptes à l’intérieur.

Pendant que toute l’opinion publique regarde Paris, celui qui aurait éventuellement mal administré ou détourné l’argent public à quelques kilomètres de chez nous peut tranquillement disparaître du débat.

Pendant que nous discutons de l’ancienne puissance coloniale, personne ne demande plus où sont passés les crédits destinés à l’hôpital. Personne ne demande pourquoi l’école annoncée n’a jamais été construite. Personne ne demande pourquoi la route financée n’est toujours pas terminée. Personne ne demande pourquoi certaines ressources publiques semblent produire davantage de fortunes individuelles que d’infrastructures collectives.

La souveraineté ne consiste pas uniquement à empêcher l’étranger de décider à notre place.

La souveraineté consiste également à demander des comptes à ceux auxquels nous avons confié notre propre destin.

QUAND LA RÉPUBLIQUE DEVIENT UNE ENTREPRISE FAMILIALE

Nous devons avoir le courage de parler également de nous-mêmes.

Dans certains de nos États, l’accès au pouvoir semble parfois devenir une extraordinaire possibilité d’enrichissement.

Un responsable arrive aux affaires avec une situation relativement ordinaire. Quelques années plus tard apparaissent des patrimoines considérables, des propriétés, des sociétés, des proches devenus entrepreneurs et des amis devenus fournisseurs de l’État.

La famille prospère. Les amis prospèrent. Les collaborateurs prospèrent.

Mais l’hôpital public manque toujours d’équipements. L’université manque de laboratoires. L’école manque de moyens. Le jeune diplômé cherche toujours son premier emploi. Et le citoyen continue d’attendre.

La République ne peut pas devenir une industrie familiale, une industrie d’amis ou une industrie de copains.

Même une entreprise privée correctement administrée possède une comptabilité, établit ses bilans, contrôle ses dépenses et demande des comptes à ses gestionnaires. Pourquoi accepterions-nous moins de rigueur lorsqu’il s’agit de gérer tout un État ?

L’argent public n’est pas l’argent du président. L’argent public n’est pas l’argent du ministre. L’argent public n’est pas l’argent d’une famille. L’argent public appartient à la Nation.

NOS RICHESSES ET NOS CONTRADICTIONS

L’Afrique possède des ressources considérables. Or, dans plusieurs pays abondamment dotés en ressources naturelles, une partie importante de la population continue de vivre dans la pauvreté.

Pourquoi un pays disposant d’or, de pétrole, de diamant, de bauxite, de forêts, de terres agricoles et d’une population jeune devrait-il continuellement attendre l’extérieur pour financer ses infrastructures essentielles ?

Pourquoi certaines de nos universités manquent-elles encore de laboratoires modernes ? Pourquoi tant de chercheurs africains trouvent-ils les moyens d’exercer pleinement leur talent en Europe, en Amérique ou ailleurs, mais si difficilement dans leurs propres pays ?

Pourquoi des médecins africains peuvent-ils devenir des spécialistes remarquables dans les plus grands hôpitaux internationaux alors que certains de nos établissements manquent encore d’équipements essentiels ? Pourquoi un ingénieur africain peut-il participer à la réalisation de grandes infrastructures à l’étranger mais rencontrer tant de difficultés pour exprimer son potentiel chez lui ?

Ces réalités démontrent quelque chose d’essentiel : l’Afrique ne manque pas d’intelligence.

Elle ne manque pas de médecins, d’ingénieurs, de chercheurs ou d’entrepreneurs. Elle manque encore trop souvent d’institutions suffisamment solides pour transformer toutes ces compétences individuelles en puissance collective.

Voilà l’une des véritables questions du développement africain.

LA FRANCE PEUT ÊTRE CRITIQUÉE. MAIS ELLE NE PEUT PAS TOUT EXPLIQUER.

Que notre position soit parfaitement comprise. Cet éditorial n’est pas un plaidoyer pour la France.

Afrique Aujourd’hui n’est l’avocat d’aucune puissance étrangère.

Certaines politiques françaises conduites en Afrique ont été contestables. Certaines relations postcoloniales ont entretenu des dépendances, des réseaux d’influence et des rapports déséquilibrés.

Lorsque les intérêts africains sont menacés, ils doivent être défendus. Lorsque des relations sont déséquilibrées, elles doivent être renégociées. Lorsque la politique d’un État étranger mérite d’être critiquée, elle doit l’être.

Mais il existe une différence fondamentale entre critiquer une politique française et transformer la France en responsable universel de toutes les insuffisances africaines.

Il faut également distinguer la politique d’un gouvernement du peuple d’un pays.

Des générations d’Africains ont étudié dans des établissements français et européens. Des médecins africains y ont perfectionné leur formation. Des chercheurs travaillent dans leurs laboratoires. Des universitaires africains enseignent dans leurs établissements. Des millions d’Africains y vivent, y travaillent et y élèvent leurs enfants.

Reconnaître cette réalité ne signifie pas renoncer à notre souveraineté. Cela signifie simplement refuser les simplifications.

CET OCCIDENT QUE NOUS CRITIQUONS ET QUE NOUS SOLLICITONS

Il existe également une contradiction que nous devons avoir le courage d’examiner.

Lorsque certaines crises deviennent incontrôlables en Afrique, nous sollicitons l’extérieur. Nous demandons des financements, une assistance médicale, une coopération sécuritaire, des experts et des investisseurs.

Et dans certaines situations extrêmement graves, nous demandons même l’intervention de ceux que nous accusons simultanément d’être responsables de nos difficultés.

Les crises qu’ont connues la République centrafricaine, la Côte d’Ivoire et d’autres pays africains ont montré toute la complexité des rapports entre souveraineté nationale et assistance internationale.

Ces interventions peuvent être discutées et critiquées. Certaines ont suscité des controverses légitimes.

Mais une question demeure : 

pourquoi avons-nous encore si souvent besoin de l’extérieur ?

Si une grande crise sanitaire frappait demain plusieurs États africains, disposons-nous partout des laboratoires, des capacités industrielles, des équipes scientifiques et des mécanismes de coordination nécessaires pour y répondre ?

Nos médecins existent. Nos scientifiques existent. Nos ingénieurs existent. Notre intelligence existe. Donnons-leur les institutions, les moyens et la confiance nécessaires pour agir chez eux.

LE PANAFRICANISME DOIT DEVENIR UNE CULTURE DE LA CONSTRUCTION

Nous croyons profondément au panafricanisme. Mais nous voulons un panafricanisme exigeant.

Un panafricanisme qui construit davantage qu’il ne condamne. Un panafricanisme qui transforme l’intelligence africaine en puissance scientifique, économique, industrielle et institutionnelle.

À celui qui critique : proposez. À celui qui possède une expertise : transmettez-la. À celui qui enseigne dans une grande université étrangère : contribuez également à former la jeunesse africaine. À celui qui possède des capitaux : investissez. À celui qui gouverne : rendez compte de l’argent du peuple.

Un laboratoire construit en Afrique est panafricain. Une université performante est panafricaine. Un hôpital capable de soigner nos populations est panafricain. Une entreprise créatrice d’emplois est panafricaine. Une administration qui refuse la corruption est panafricaine. Un budget public dont chaque dépense peut être justifiée est profondément panafricain.

Le panafricanisme doit désormais se mesurer moins à la violence de nos paroles qu’à la valeur de ce que nous construisons.

L’HISTOIRE EXPLIQUE D’OÙ NOUS VENONS. LA RESPONSABILITÉ DÉTERMINERA OÙ NOUS ALLONS.

Nous devons connaître notre histoire. Nous devons honorer ceux qui ont combattu pour nos indépendances. Nous devons rechercher la vérité lorsque l’histoire l’exige.

Mais aucune génération ne peut construire éternellement son avenir en organisant uniquement le procès du passé.

La France défendra ses intérêts. Les États-Unis défendront les leurs. La Chine défendra les siens. La Russie défendra les siens. Les autres puissances feront de même. C’est la réalité des relations internationales.

Alors une question s’impose : qui défendra véritablement les intérêts africains si les Africains eux-mêmes ne commencent pas par les défendre ?

Les partenaires étrangers peuvent accompagner, investir, financer, former et coopérer. Mais aucun pays étranger ne construira durablement l’Afrique à notre place.

Le temps est venu de passer du panafricanisme de l’accusation au panafricanisme de la responsabilité et de la construction.

Avant d’accuser Paris, regardons aussi nos comptes. Avant d’accuser Bruxelles, regardons nos budgets. Avant d’accuser Londres, regardons nos universités. Avant d’accuser Washington, Pékin ou Moscou, regardons ce que nous faisons de nos propres ressources.

Nous pouvons demander aux autres de répondre de leur histoire. Mais nous devons désormais accepter de répondre de la nôtre.

Car lorsque les générations futures nous demanderont ce que nous avons fait de l’Afrique que nous avons reçue de nos pères, nous ne pourrons pas leur répondre éternellement en prononçant le nom d’un pays étranger.

L’histoire explique d’où nous venons. La responsabilité déterminera où nous allons.

Et la question fondamentale de notre siècle demeure :

AFRICAINS, QU’ALLONS-NOUS ENFIN FAIRE NOUS-MÊMES DE L’AFRIQUE ?

Amine Michel

Président fondateur – Directeur de rédaction

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